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Le premier motif d’incompréhension est
la réticence de certains devant la critique de la phénoménologie
« classique », phénoménologie de l’intentionnalité
husserlienne qui selon M.H. n’est pas allée jusqu’au
bout de ses intuitions géniales, phénoménologie de
« l’Etre dans le monde » puis de la « vérité
extatique de l’Etre » pour Heidegger, suivi par ses disciples
Sartre et Merleau-Ponty.
Toute sa vie M.H. a dû revenir sur son refus radical de l’intentionnalité,
celle-ci ne faisant à ses yeux que reprendre dans un langage moderne
ce que dans L’Essence de la Manifestation il rejette sous
le nom de ce monisme ontologique qui, au XIXe siècle culmine avec
Hegel : le sujet ne peut se connaître que sur l’objet. Or
pour M.H. il y a une antériorité de l’ouverture au
monde et celle-ci, mouvement secondaire et non autonome, obéit
à un pathos invisible.
Voici son explication quand on l’interrogeait sur ce point :
« Dans L’Essence de la Manifestation,
je n’ai rien fait d’autre, sur le plan phénoménologique,
que distinguer deux façons qu’ont les choses ont, si je puis
dire, de se montrer : d’une part dans le monde et d’autre
part dans la vie. Dans cet espace de lumière qu’est le monde,
qui est aussi un espace intelligible – je vois les cercles et les
triangles dans une sorte d’espace mathématique, par un voir
de la pensée -, cette première façon que les choses
ont de se montrer suppose un écart, un horizon de visibilité
; c’est parce qu’il y a derrière les choses comme un
écran qu’elles apparaissent sur un écran. Cet écran
est un écran transcendantal et finalement la philosophie de Heidegger
est une description de cet horizon qui est pour lui le temps. C’est
ce qu’il appelle une « ekstase », c’est- à-dire
un « au dehors » fondamental dans lequel surgit la phénoménalité
des choses. Et la conscience, selon la phénoménologie, est
fondamentalement au-dehors. C’est pourquoi je suis rapport aux choses.
Tout cela est très vrai mais unilatéral. Et l’effort
de L’Essence de la Manifestation a consisté à
reprendre ces descriptions en montrant leur validité mais aussi
leurs limites, puisqu’elles obnubilaient complètement
un mode de révélation beaucoup plus originel qui
est la vie. Mon propos était d’établir que ce
mode de révélation est en lui-même totalement différent
de cette monstration des choses dans l’extériorité.
Cette révélation est une affectivité, un se-sentir
originel qui est littéralement la chair de notre être. Donc
tout sentir quelque chose présuppose le se-sentir soi-même
du sentir. C’est là que se situe notre vie. Et même
le monde, en somme, n’est possible que si nous sommes d’abord
dans la vie. Notre ouverture au monde est un fait de la vie, et elle doit
arriver à un point où elle s’éprouve elle-même
dans cette immédiation où il n’y a pas de lumière.
C’est un invisible qui est aussi le plus certain. Il ne faut pas
prendre le mot d’invisible comme négatif au point de vue
phénoménologique. L’invisible désigne en
réalité la première forme de révélation,
la plus radicale, secrète parce qu’on ne peut pas la voir,
mais incontestable car ce qui s’éprouve , on ne peut dire
qu’on ne l’éprouve pas. Et c’est à
ce niveau-là que se produit la révélation de la vie,
que j’ai traitée comme la révélation originaire
».
Dans un autre entretien, interrogé sur Sartre
et Merleau-Ponty, il répond : « Je les tiens tous deux ,
je l’avoue, pour des auteurs secondaires. [ ]La critique de la perception
telle que l’entend Merleau-Ponty est claire, elle consiste à
dire qu’il y a un corps subjectif – ce qui est tout à
fait bien, mais il ne le fait que sous l’influence de Husserl –
et que la conscience ou la subjectivité est par essence intentionnelle.
C’est pourquoi chez lui le corps se jette vers le monde, il se rapporte
toujours aux choses, il est impossible de trouver un endroit où
le corps repose en soi. Or ma thèse est que la corporéité,
cet auto-sentir, est antérieur à l’intentionnalité.
L’intentionnalité se révèle à soi sans
intentionnalité, dans un pathos. Et par conséquent
Merleau-Ponty se trompe dans la mesure où il parle toujours du
sensible et jamais de l’originaire, qui ne l’intéresse
pas etc ».
M.H. en donne la raison :
« Si notre corps nous ouvre au monde, c’est parce qu’il
existe le préalable d’une corporéité affective
et charnelle en laquelle le corps est donné à lui-même.
Jamais en effet les pouvoirs de notre corps ne pourraient accomplir ce
qu’ils font s’ils n’étaient donnés pathétiquement
à eux-mêmes dans une immédiation première qui
est notre subjectivité originelle , qui est notre vie ».
Et ailleurs :
« Les lois de la vie sont très puissantes, elles commandent
la relation au monde. Le regard [ ] ne voit pas par hasard, il obéit
à un intérêt profond et cet intérêt,
c’est l’intérêt de la Vie.[ ]Cest la Vie
qui l’habite, puisque non seulement je vois, mais aussi, selon Descartes,
je me sens voir. Le voir lui-même qui me jette au monde est habité
par une Vie qui reste en elle-même, qui est pathétique, et
c’est le pathos du regard qui explique ce qu’il voit.
[ ]Les lois de la représentation sont soumises aux lois de l’affect.
»
Il se trouve que l’assignation, purement phénoménologique
chez M.H., de l’ouverture au monde qui s’effectue de façon
« pathétique », a été corroborée
ultérieurement par les travaux du célèbre neurologue
américain d’origine portugaise, Antonio Damasio, consignés
dans son ouvrage de 1999, Le sentiment même de soi. Corps, émotion
conscience , En son approche purement médicale, celui-ci expose
ce qu’il a établi expérimentalement, la dépendance
du rationnel à l’affectif. « Notre conscience est basée
sur nos sentiments », explique-t-il, nommant « émotion
» le mouvement qui induit le sentiment, lequel à son tour
détermine la conscience. C’est l’état «
émotionnel » des cellules nerveuses qui est essentiel et
qui conduit le raisonnement. (M.H. avait dit que même une recherche
mathématique est pathos).
Un des cas qu’expose Damasio concerne un patient qui avait subi
l’ablation d’une partie de son lobe frontal, siège
des cellules de l’émotion. Après son opération,
il avait récupéré l’usage de son intelligence,
de son langage, de sa mémoire, mais il était incapable de
coordonner la moindre décision. Opérations financières,
choix d’un voyage, d’une nouvelle femme, tout allait à
la dérive, définitivement…
M.H. ignorait cette confirmation neurologique qui l’eût amusé,
y retrouvant le protocole de l’immanence quidans sa phénomènologie
détermine le mouvement vers le monde. Le substrat affectif invisible
qui est « la chair de notre être » détient la
maîtrise de nos actions et de nos raisonnements.
Le second point d’incompréhension est greffé sur le
premier, en particulier la proposition que la vie est radicalement passive
vis-à-vis de soi. « L’essence même de la vie
est un lien qui ne peut être délié. Il y a donc
une épreuve de soi continue, qui habite tous nos pouvoirs et qui
nous rend capables de voir, marcher, etc. mais à l’égard
de ce pouvoir radical nous sommes sans pouvoir ».
Analysant le nihilisme des temps modernes, il répondait à
son interlocuteur, en insistant sur la passivité impliquée
par le pathos dans lequel elle est immergée sans qu’aucune
distance l’en sépare, « chargée de soi à
jamais, condamnée à se supporter, à se souffrir sans
pouvoir rompre le lien qui la lie à elle-même ». Ailleurs,
il disait aussi : « la vie est sans cesse adossée à
elle-même, en quelque sorte écrasée, acculée
à elle-même ; elle se trouve dans une situation d’angoisse
[ ]Il n’y a pas d’autre solution que de trouver, au fond de
cette angoisse, dans cet écrasement contre soi, le dépassement
de la vie – parce qu’elle me vient, parce que je suis toujours,
en étant absolument moi, quelque chose qui me dépasse parce
que je ne me suis pas créé moi-même ». Il ajoutait
: « Ma phénoménologie est une pensée dangereuse
[ ]Elle porte en soi le tragique, la possibilité des plus grandes
joies, des plus grandes aventures ». Dès l’âge
de vingt ans, le reproche que M.H. faisait à certaines philosophies
était d’ignorer la réalité de l’existence…
Les citations de ces pages sont prises dans le volume, Michel Henry, Entretiens,2005,
actuellement épuisé qui sera prochainement repris.
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