T.
II MARX : UNE PHILOSOPHIE DE L’ECONOMIE
VI – Les dernières présuppositions
Il s’agit du bilan des principes que Marx
n’a pas thématisés mais qui se dégagent nettement
au travers de sa critique de Hegel, Feuerbach, Stirner. Ce rappel est
indispensable car ces principes commandent directement sa philosophie
de l’économie. M.H. les traduit dans son propre lexique.
1 – L’individu
Le caractère décisif de ce concept a
été méconnu en raison de la surdétermination
hégélienne des textes du jeune Marx. Or celui-ci ne reconnaît
pas une réalité universelle supérieure et extérieure
aux individus. Ce rejet marque le déplacement de l’essence,
sise désormais dans une structure monadique - exigence ontologique
impliquant la soustraction de l’homme réel à l’idée
d’essence humaine, à la représentation. Marx rejette
de même le système apparemment contraire de Stirner qui
définit l’individu par la volonté conçue
comme prenant le monde pour sa représentation et devant se l’approprier
- oubliant l’impuissance de celui qui veut. Pour Marx, il n’y
a pas de sujet libre comme dans la philosophie classique, ni d’idéalisation
de la volonté. Les individus ne peuvent vouloir que ce que veut
en eux la vie dans ses modalités concrètes. Quant à
l’Etat, il n’existe pas non plus pour lui, n’étant
issu que des conditions d’existence des individus réels,
ce qui ne lui donne que la forme d’une volonté dominante
(erreur à cet égard d’Althusser et de Rancière).
Autre question : l’identification de l’individualité
et de la propriété. Ontologiquement pour Marx l’individu
est ce qui ne peut être séparé de soi, de ses contenus
propres, de son ipséité – dont ne sauraient faire
partie ni la propriété, ni l’argent.
2 – La vie immanente
Dès 1842, Marx a interprété la
subjectivité comme trouvant son essence dans l’immanence
– reconnaît M.H.- La vie est monadique, l’individu
lui-même constitue la totalité. Inutilité donc d’un
processus dialectique pour accéder au savoir de soi. L’extériorité
ne constitue plus le milieu de l’existence car celle-ci est en
l’individu. Début 45, Marx s’est donc détourné
de l’interprétation dialectique de l’histoire, de
la révolution, du prolétariat. La possibilité de
la vie comme immanence interdit la définition du prolétariat
comme négativité et celle de la révolution comme
idéal de destruction universelle.
3 – La détermination
Marx doit à Feuerbach l’idée
que l’essentiel est dans la vie, non dans la pensée abstraite
– et la suggestion que la vie est immanence, trouvant sa loi en
elle-même. Allant au-delà, Marx a renforcé principalement
l’idée de détermination, c’est-à-dire
l’idée que l’être existe toujours sous une
forme particulière et cela dans l’expérience immédiate
de la praxis dont les déterminations subjectives sont éprouvées
comme appartenant à un même flux phénoménologique.
C’est le besoin qui veut sa propre réalisation, le travail
la jouissance de soi, car besoin, activité, jouissance sont les
déterminations originelles de la praxis. Besoin qui est le lieu
de toutes les déterminations de la vie et qui ne signifie pas
le manque mais l’exercice d’une potentialité positive
de la vie, l’autoréalisation de la subjectivité.
VII L’économie comme aliénation de la vie
1 – L’inversion de la téléologie vitale
Le thème central de l’aliénation
désigne chez Marx la substitution des relations économiques
aux relations vivantes des individus. Dans l’économie marchande,
l’échange des produits du travail humain transforme ceux-ci
en marchandises, entraînant une double dénaturation : l’objet
du travail devient valeur d’échange, au lieu d’être
valeur d’usage (consommation) ; les relations humaines deviennent
celle de vendeurs et d’acheteurs. Les lois de la subjectivité
sont niées. Marx nomme réification la métamorphose
de la relation sociale en chose étrangère, l’évaluation
quantitative faisant abstraction des déterminations réelles
de la vie : l’unité de l’activité et de la
jouissance est rompue, la production n’est plus une fin mais un
moyen.
La substitution de la valeur d’échange
à la valeur d’usage – i.e. nécessaire à
l’achat des biens de consommation, autrefois assuré par
le troc - caractérise le capitalisme. Séparée de
la consommation où elle était liée à la
subjectivité, la circulation n’a pour but que l’auto
valorisation de l’argent. La vie devient une médiation
pour l’économie, l’argent est devenu capital dont
le mouvement est sans limite. Aussi le capitalisme est-il la révolution
mondiale, la seule révolution qu’ait connue l’humanité
– car une véritable révolution n’est jamais
politique, dit M.H., le capitalisme se révèle détermination
de la civilisation et puissance nouvelle qui est révolution permanente.
La production de la plus-value transforme la tâche
du travailleur en tâche sans borne car le travail produit directement
la valeur d’échange qui devient marchandise assujettie
aux lois qui règlent les prix. L’activité humaine
se réduit à une réalité économique.
Cette inversion de la téléologie vitale est l’acte
proto fondateur de l’économie politique. La vie de l’homme
devient selon Marx « une existence abstraite », l’homme
est devenu une marchandise.
2 – Rupture du cycle organique
Il s’agit d’une seconde aliénation,
due à la rupture du rapport originel de la praxis et de la nature
dans laquelle l’homme puise sa subsistance et dont les éléments
ne sont que le prolongement de cette praxis. M.H. explicite à
la lumière de son étude sur Maine de Biran la pensée
de Marx qui a pressenti que l’effort est déploiement subjectif
du corps. Il y a une unité originelle entre la subjectivité
organique et la nature inorganique et cette unité est pouvoir
premier et effectif de l’individu sur l’univers qui l’entoure.
Cette appropriation de la nature comme fonds primitif de consommation
et de production n’est pas le résultat du travail mais
sa présupposition.
L’entrée de la vie dans l’économie
brise l’unité du cercle vital, anéantissant la condition
naturelle de l’homme. Dissolution de la propriété
foncière, expropriation qui fait de tout homme un travailleur
« libre » corvéable à merci, tout cela est
énuméré par Marx, moins nostalgique du passé
que soucieux d’élucider les effets de la rupture du cycle
organique, les conditions objectives du travail étant désormais
étrangères à la force de travail vivant.
Le capital additionnel qui résulte du sur-travail matérialisé
dans le sur-produit s’accroît d’autant plus que le
travail des machines remplace le travail vivant, la part de capital
fixe que représente l’achat de celles-ci s’accroissant
avec le capital , déséquilibrant la
fragile praxis individuelle. Le temps de travail qui correspondait à
celui de la temporalité organique dépend dès lors
des lois du marché et ce tournant décisif dans l’histoire
de l’humanité ébranle les structures intimes de
l’être. Il n’y a plus de collaboration communautaire,
le capitalisme, force objective usurpe toute unité. L’économie
provoque l’aliénation complète de la vie qui a quitté
son lieu naturel.
3 – Le concept d’aliénation dans l’œuvre
économique
Le concept marxien d’aliénation n’a
rien à voir avec celui de Hegel. Il s’agit ici d’une
aliénation réelle, celle de l’ouvrier qui aliène
sa vie afin d’assurer celle-ci, car le travail est subjectif,
le capital ne s’empare pas d’une chose morte mais de la
force de la vie, de son pouvoir d’accroissement qui va être
exploité dans le sur-travail, faisant de l’homme un esclave.
Mais la praxis ne peut ontologiquement s’objectiver. Dans Le
Capital l’objectivité définit une irréalité,
substitue à la vie son équivalent idéal.
VIII
– La genèse transcendantale de l’économie
1 – La possibilité principielle de l’échange
: travail réel et travail abstrait
Philosophie de l’économie, Le Capital
s’attache aux conditions de la science économique à
partir du principe : la théorie repose sur la praxis. La première
de ces conditions concerne la possibilité de l’échange
qui suppose l’égalité des produits. La solution
de l’économie consiste à déterminer cette
valeur par la quantité de travail nécessaire à
la production de la marchandise - travail abstrait. Solution critiquée
par Marx pour lequel « le » travail n’existe pas :
il n’y a qu’une multitude de travaux concrets qualitativement
différents auxquels correspond la diversité des marchandises.
Un même travail n’est jamais le même selon les individus
dont chacun possède force et temporalité subjectives.
On se trouve donc devant l’aporie de l’égalité,
qui est aussi celle du droit, vu l’inégalité des
conditions subjectives. Et pourtant la subjectivité ne peut servir
de mesure. « Le droit égal est un droit inégal pour
un travail inégal », dit Marx au nom de son socialisme
idéal : le travail étant un besoin voulu par la vie, la
seule solution serait une société de surabondance permettant
que devienne inutile une impossible justice…
2 – La classification radicale des concepts fondamentaux de
l’économie et la délimitation de son statut
Il y a une différence ontologique entre la
valeur d’usage, fruit du travail réel, et la valeur d’échange
créée par le travail abstrait, hétérogénéité
qui rend possible l’économie marchande : car la praxis
ne s’objective jamais, elle transforme le produit dans la tension
intérieure de la subjectivité organique. C’est l’argent
qui est le représentant de la marchandise, matérialisation
d’un temps de travail à l’origine qualitativement
déterminé. Or les marchandises ne s’échangent
que parce qu’elles représentent des temps de travail égaux.
Car le travail est la source unique de la valeur d’échange
et par là de la richesse qui consiste en valeur d’échange.
La matérialité du produit doit être représentée
par l’idéalité de la valeur et cette opération
lui permet de devenir chose sociale. Le capital n’est qu’une
réalité purement économique, étrangère
à toute réalité matérielle.
3 – Procès réel et procès économique
Il s’agit de la différence essentielle
qui sépare le premier, transformation de la nature par le travail
en valeur d’usage, activité répondant au besoin
de la vie et du procès économique, produit des valeurs
d’échange qui masque le premier, le capital ne se composant
que de valeur. Cette distinction a des conséquences dont la première
est le décalage principiel entre la richesse de la production
et la richesse économique, l’augmentation de la production
n’entraînant pas une augmentation de valeur. De son côté,
l’introduction de machines, c’est-à-dire l’accroissement
de la partie fixe du capital, entraîne une baisse tendancielle
du profit. Cette relation contradictoire de l’économie
et de la vie est une loi fondamentale du capital. La crise économique
est l’effet de cette contradiction : la marchandise est à
la fois valeur d’usage et valeur d’échange. Cette
dernière est médiation qui transforme la marchandise en
richesse sociale abstraite et autonome. Tous les produits deviennent
des représentants de l’argent .Le travail est devenu marchandise.
Marx s’indigne de cette dépossession de la réalité
par l’argent, c’est une atteinte à la vie individuelle
et subjective. En dépit de l’insuffisance ontologique foncière
de la représentation, l’argent convertit celle-ci en réalité
et la réalité en représentation.
IX – La réalité de la réalité
économique
1 – Le fondement méta économique de l’économie.
Dialectique de la valeur d’usage et de la valeur d’échange
La problématique de Marx est une philosophie
critique de l’économie. L’erreur de la plupart de
ses commentateurs est de faire de l’économie la réalité
alors qu’e celle-ci n’est qu’une abstraction. . La
réalité est la praxis, mouvement de la vie qui transforme
la nature pour satisfaire à son besoin. Le caractère subjectif
du travail résulte de ce qu’il est actualisation de la
force de travail, c’est cette force que vend l’ouvrier.
Le procès de production comprend donc cet élément
subjectif auquel s’ajoute l’objet sur lequel le travail
agit, et le moyen par lequel il agit, si bien que le résultat
du procès est objectif.
Tant qu’il est subjectif, le travail n’est
pas économique. « Le travail n’a pas de valeur»
(Grundrisse), il forme la valeur. La réalité en elle-même
n’est pas économique mais elle fonde la réalité
économique. La valeur d’usage est première, elle
est le produit du travail utile, si elle se perd, elle ne peut devenir
valeur d’échange. Quant à cette dernière,
elle n’est que l’objectivation du travail social. Il faut
conserver la valeur, créer de nouveaux besoins etc.
C’est donc la vie qui soutient l’économie,
rétro référence qui fait que le capital n’existe
que par la valeur d’usage – dont l’argent n’exprime
que la valeur. Le travail est le concept référentiel du
capital.
2 – La valeur d’usage fondamentale : la critique de
la circulation et « l’échange » du capital
et du travail.
Il s’agit de l’origine de la plus-value.
C’est bien à tort que l’accroissement indéfini
de la plus-value est imputé à la circulation, cette illusion
qui repose sur le passage d’une forme à l’autre,
argent ou marchandise. La circulation est incapable de produire une
valeur nouvelle, car la possibilité de l’échange
est l’égalité des marchandises échangées.
La plus-value ne provient que du travail vivant, de la consommation
de la force de travail, de son actualisation dans la production. –
force qui échappe à toute mesure objective, principe de
l’hétérogénéité de l’économie
marchande et de la subjectivité.
Ce n’est pas non plus le travail abstrait, représentant
économique du travail réel, qui crée la valeur,
puisque la circulation ne fait que réaliser la valeur des marchandises.
Le capital doit avoir devant lui du travail. Seule la force de travail
crée la valeur mais cette force subjective, étant inquantifiable,
doit être représentée. Le travail vivant doit se
glisser dans un cadre objectif pour être mesuré.
Cette différence de réalité engendre
une première inégalité : l’ouvrier livre
le déploiement de sa potentialité subjective avec sa temporalité
propre, forces non mesurables, et il perd cette force
en échange d’une subsistance qu’il consomme pour
un travail payé à la fin de la semaine, faisant ainsi
crédit à son employeur.
Seconde inégalité qui explique seule
la plus-value : le déséquilibre travail – salaire,
c’est-à-dire l’inégalité entre la valeur
d’usage que produit la force de travail et la valeur d’usage
nécessaire à son entretien. La force de travail apporte
plus que ce qu’on lui donne – en temps comme en qualité
: c’est le sur-travail, engendrant la disparité
entre valeur d’usage et valeur d’échange de cette
force de travail. Le fondement de la plus-value est méta-économique.
Marx s’insurge contre l’exploitation de la vie.
3 - Le problème de la conservation de la valeur
Ce problème est aussi important que celui de
la circulation. Marx entend montrer que la subjectivité vivante
fonde la totalité du procès de la valeur : « La
force naturelle vivifiante du travail vivant ne conserve pas seulement
sous telle ou telle forme la matière et l’instrument, elle
conserve aussi le travail qu’elle matérialise, leur valeur
d’échange ». C’est-à-dire que le travail
vivant conserve la valeur d’un objet – par exemple, le coton
brut, travail mort, qui va devenir fil, en le réanimant, en conservant
sa valeur d’usage.
Contrairement à Hegel, la subjectivité
n’est pas pour Marx un principe d’engloutissement. C’est
elle qui maintient les choses dans l’être (cf. Grundrisse,
Le Capital). Le travail vivant étend son pouvoir sur tout
ce qui est, la subjectivité est une puissance de résurrection.
Ce procès de valorisation repose tout entier sur le procès
de production – alors que le capitalisme sépare le travail
vivant et les éléments matériels, faisant la preuve
de l’abstraction de la réalité économique.
X La réduction radicale du capital à la subjectivité,
c =o
1 – La problématique du capital variable et la dérive
des déterminations idéales de la science
Marx insiste sur l’opposition qui crée
la plus-value. Pour cela, plus que la distinction capital circulant
/ capital fixe qui lui semble inessentielle, il distingue le capital
constant (moyens de production et instruments de travail qui ne peuvent
s’accroître de valeur) et le capital variable, force de
travail qui reproduit son propre équivalent augmenté d’un
excédent. C’est dire que la possibilité du capitalisme
repose uniquement sur la subjectivité à l’œuvre
dans le procès de production – subjectivité qui
crée plus qu’elle ne coûte. Ce concept de capital variable met à nu le
caractère irrationnel des conditions fondamentales de l’économie : la plus-value.
La réalité économique est donc dépendante
d’une réalité profonde qui la détermine :
la valeur n’est que du travail matérialisé, la force
de travail créant en permanence de la valeur.
Pour sa démonstration, Marx met hors jeu le
capital constant dont la valeur ne varie pas car si baisse le prix de
la matière première (prix du coton brut) qui doit permettre
de définir le taux de plus-value, le changement doit être
reporté sur le procès de production du coton, c’est
vrai aussi pour les instruments de travail. La plus-value ne peut provenir
que de la subjectivité vivante, le taux de la plus-value est
l’expression exacte du degré d’exploitation de la
force de travail par le capital. L’opposition capital variable
/ capital constant est une opposition économique décisive
parce qu’elle n’est pas économique, l’être
est défini comme vie. Certes la part croissante prise par le
capital constant et l’amenuisement du capital variable engendrent
la baisse tendancielle du profit, la valeur décline, la part
de vie décroît dans un monde mort, mais la vie est toujours
là – même quand les machines font le travail. Car,
dit M.H., Marx fait partie des rares penseurs de la subjectivité.
2 – La critique de l’économie politique et le
concept adéquat du capital variable : le paradoxe des capitaux
A et B
Dans son trajet autonome, Marx s’est élevé
contre l’économie politique de Smith et de Ricardo –
critique non technique mais métaphysique qui ruine toute interprétation
matérialiste de sa pensée. Il leur reproche d’avoir
passé sous silence l’origine des valeurs et surtout la
force de travail et ignoré les catégories fondamentales
de l’être comme production, la force subjective individuelle
et l’élément objectif auquel elle s’est opposée.
Avec cette conséquence : l’origine de la plus-value contenue
dans le produit est soustraite au regard. Cf. p. 317, citation du Capital
sur le capital variable.
3 - Les thèses ultimes : la double aporie de « la valeur
du travail » et de « la valeur de la force de travail »
C’est en tant que philosophe de l’économie
que Marx désigne l’aporie qui résulte de l’impossibilité
de mesurer la praxis individuelle et ce à propos de la connexion
de la problématique du salaire avec celle du capital variable.
Celle-ci fait apparaître le caractère irrationnel de la
valeur du travail dont le caractère subjectif est hétérogène
à ce qui prétend le définir : « le travail
est la substance et la mesure inhérente des valeurs mais il n’a
en lui-même aucune valeur », explique-t-il, autrement dit
la valeur ne peut être que l’objectivation que constitue
le travail abstrait, une pure représentation de la production
originelle de l’être comme praxis.
Sa théorie de l’origine de la valeur
prend place parmi les philosophies fondamentales de l’entendement,
en tant que détermination catégoriale de la réalité.
La vie pour Marx, traduit M.H. à la lumière de sa propre
philosophie, est existence radicalement passive à l’égard
d’elle-même, elle est épreuve de soi. Cette donation
passive de l’individu à soi-même fait que son existence
comme praxis ne peut recevoir de valeur adéquate.
Pour échapper à l’aporie de l’économie
classique voulant se fonder sur « la valeur du travail »
– et à l’illusion que l’ouvrier partage avec
le capitaliste, que la totalité du travail est payée -,
Marx substitue à celle-ci « la valeur de la force de travail
», concept irrationnel puisque les deux sont homogènes
mais qui a l’avantage de supprimer l’escamotage du sur-travail.
Proudhon, Ricardo avaient pressenti le problème, c’est-à-dire
le caractère méta économique du fondement de l’économie.
La question est sans issue : le travail est subjectif, on lui impose
une mesure, ce qui crée le cercle, substitution de l’économie
à la vie, mais n’empêche pas que praxis et vie restent
toujours en deçà et que la force de travail n’existe
que comme puissance de l’individu vivant. La vie est hétérogène
à l’économie.
XI La répétition des thèses essentielles
1 – La critique du profit
Ayant établi que l’accroissement du capital
ne repose nullement sur une auto valorisation de l’argent, mais
une source unique, la subjectivité vivante, unique naturant de
l’économie, Marx analyse le caractère de pure représentation
des concepts de l’économie dont l’autonomie est illusoire,
donc incapable de déterminer ses propres formes. Cette répétition
fait apparaître que Marx ne se soucie que de l’origine.
Son recours aux calculs dans Le Capital est destiné
à rendre évidente l’obnubilation du fondement, la
relation organique capital variable-praxis subjective. Cette substitution
d’une représentation à la réalité,
de la métamorphose d’un réel subjectif en objectivation,
soutient toute sa démonstration.
Critique des coûts de production (Grundrisse)
: Elle repose sur ce constat, la valeur avancée n’est pas
un coût de production réel puisqu’il n’y est
pas tenu compte de la totalité du travail incluse en elle. La
dissociation capital variable-capital avancé et valeur produite
dans le procès fait que la valeur de la marchandise apparaît
indépendante de la valeur du salaire. C’est une «
mystification » (Capital III) et la plus-value apparaît
dès lors comme produite par l’ensemble des valeurs avancées.
Critique du concept de profit : Le profit est un concept structuraliste
qui désigne en réalité le gain de l’employeur,
dû au sur-travail. Marx distingue à dessein sur value et
profit, qui désignent en fait la même chose, pour dénoncer
l’ escamotage de la source réelle, l’illusion suprême
que le profit est source de richesse – au prétexte d’une
homogénéité apparente de la structure économique
comme de la structure réelle. Le travail vivant n’est pas
seulement origine de la plus-value, mais élément naturant
qui rend opératoire tout le procès. Or l’apparence
objective du procès économique a pour effet de dissimuler
la plus-value, c’est-à-dire la subjectivité productrice
de la praxis. Et la contingence des taux de profit renforce l’illusion
– alors que la rotation du capital variable accroît la mise
en œuvre du travail vivant mais que l’accroissement du capital
constant pour achat de machines la diminue.
Aporie : Pourquoi les capitaux rapportent-ils le même
profit quelle que soit leur valeur organique ? Pour Marx ce principe
capitaliste n’infirme pas le principe de la production de la plus-value.
En réalité il y a une répartition des capitaux
en profit moyen, ce qui achève l’obnubilation de l’origine
- obnubilation portée à son comble par cette différenciation
quantitative de la plus-value et du profit moyen. Le capitaliste lui-même
a perdu la notion même de sa valeur, le profit lui paraît
extérieur au système. Quant à la baisse tendancielle
du profit, elle confirme l’origine subjective de la valeur qui
diminue quand la part des conditions objectives grandit dans l’industrie
moderne : c’est selon Marx le partage entre la vie et la mort.
2 – Les formes du capital
Le capital est le procès de la valeur qui subit
au cours de ce procès des métamorphoses. Procès
unique dont chaque forme est appelée par la suivante - achat
de marchandise à transformer, force de travail etc. – et
dont la circulation doit être continue, le capital étant
de la valeur qui doit se mettre en valeur. Toutefois l’homogénéité
de ces formes est illusoire, puisqu’elle passe par une métamorphose
concrète, la conversion secrète de la valeur dans la force
de travail, tandis que les autres formes ne sont que des représentations
abstraites. Marx est attaché à la validité universelle
de son principe : la production de la valeur par le travail comme seule
source d’enrichissement et escamotage de la réalité
par la science économique qui fait l’erreur de croire que
la production est le but du procès, alors que la phase essentielle
en est l’appropriation de la plus-value, naturant monadique sans
lequel le capital s’effondrerait. Les distinctions régionales
que Marx analyse reposent toutes sur cette plus-value, le capital ne
servant qu’une fois à produire de l’argent.
Capital marchand : issu du procès de production
et appelé à se convertir en argent. Il prend en charge
la circulation et le procès ne crée aucune valeur, il
ne fait que réaliser la valeur des marchandises.
Capital commercial : ne produit lui non plus aucune
valeur. D’où tire-t-il son profit ? Il réclame sa
part de profit au capital industriel qui lui vend le produit à
une valeur inférieure à sa valeur réelle. Par analogie,
Marx concède aussi que le profit du capital commercial vient
du surtravail des commis.
Capital financier : c’est en lui que la valeur
s’autonomise sous forme d’argent. Sa part se nomme intérêt,
détermination économique pure, coupée de la subjectivité
productrice.
Tout repose sur le partage de la plus-value. L’opposition
des capitaux est illusoire et Marx en profite pour ridiculiser la dialectique.
Bref, le capital est « un fétiche automate » dans
la mesure où il dissimule l’origine subjective de sa substance,
illusion communicative : l’argent apparaît comme valeur
qui se met en valeur. Pourtant, s’il n’y avait que l’argent,
tout s’effondrerait. Le capital financier ne demeure tel que s’il
retourne à la production.
Ces analyses de Marx, ces répétitions
resserrent le cercle : une dénonciation du règne de la
représentation dont la référence, le naturant,
ne peut être effacée.
XII La structure du livre I du Capital
C’est la seule partie de cet ouvrage que Marx
a achevée. S’y mêlent de façon étrange
textes théoriques, élaborant les concepts fondamentaux
de l’économie et descriptions de destins d’écrasés
par le système capitaliste du XIXe siècle, tirées
d’enquêtes commanditées par le Parlement anglais.
On comprend pourquoi Marx disait que l’économie est «
une science inhumaine ». Cet ensemble possède une unité
secrète : elle est dans les tribulations des travailleurs qui
oeuvrent plus de 18 heures par jour et la variation de la composition
organique du capital – diminution en elle du capital variable,
loi qui est elle-même l’effet de la tendance du capital
à augmenter la plus-value relative par augmentation de la productivité
– excédent de la population ouvrière etc. Marx est
sensible à ces phénomènes de société,
bien qu’il ne pense pas que la machine soit susceptible de créer
une valeur, les machines ne travaillent pas, c’est de travail
vivant qu’a besoin le capital qu’il présente comme
un vampire suceur de sang, mais dont il estime qu’il ne peut être
créé que par le travail salarié, déplorant
toutefois que par le machinisme le travail cesse d’être
le principe de l’instrument de travail pour en devenir l’effet.
Toutefois ce n’est pas une éthique, c’est
une métaphysique qui définit l’attitude de Marx.
La place de sa pensée est exceptionnelle dans la philosophie
occidentale rationaliste, avec son culte de la science, son mépris
de l’individu qui n’est qu’une ombre etc. alors que,
dans Le Capital, « le savoir sait n’être
qu’une idéologie de la praxis[ ] la pensée de Marx
se rattache à ce courant souterrain qui à travers Malebranche,
Maine de Biran, Kierkegaard et même Husserl, refuse de façon
décisive la subsomption de la vie sous la détermination
idéale », dit M.H. qui ajoute cette phrase insolente qui
a fait l’indignation de plusieurs quel que soit leur camp : Marx
est un athée matérialiste, mais sa métaphysique
de l’individu en fait « un des premiers penseurs chrétiens
de l’Occident ».

Conclusion : Le socialisme
Marx estime que la mutation fatidique du capitalisme
auquel la théorie subjective de la valeur assigne son destin,
la désagrégation du capital par l’apparition de
sociétés par actions, capital social, ainsi que l’auto
destruction du capital qui exproprie tout le monde, conduit irrésistiblement
vers le socialisme - un socialisme qui ne fait pas chez lui l’objet
d’une problématique explicite. Il se contente de penser
la communauté vraie qui respecterait la vie individuelle.
C’est alors que se pose le problème individu-société.
Tout communautarisme collectiviste est à exclure, Marx est étranger
à la métaphysique de l’universel. Pour éviter
la médiation de l’échange et de la valeur d’échange,
il estime que le travail individuel doit être d’emblée
le travail social. Pourtant, puisque le travail reste subjectif, il y
aura toujours médiation. Il ne sert à rien
d’affirmer que la production est d’emblée sociale.
« C’est ici la croix du socialisme communautaire »
(M.H.), ce que Marx appelle communisme. Comment éluder le problème
de la distribution ? Economie marchande et économie socialiste
ne peuvent être présentées comme opposées
sur ce plan : de toute façon, il faut mesurer le travail, alors
que la praxis se dérobe à toute mesure. Il faut passer
par « l’aliénation ». Le communisme exhibe
donc dans sa pureté l’impossibilité principielle
de produire une formulation économique adéquate de la
vie.
Marx le comprend et entrevoit dès lors la solution
dans une société de surabondance… Garder une forme
« humaine » au travail, s’occuper de l’éducation
des enfants etc. Mais cela n’empêche pas la connexion de
la surabondance et de la liberté de reproduire la contradiction
inhérente au socialisme de la production et de la subjectivité…
La pensée de Marx domine principiellement
l’histoire. Son analyse de l’économie s’enracine
dans la structure de l’être. La subjectivité est
le thème unique du développement conceptuel de sa réflexion.
Même dans son échec, il a cerné la vraie question.
« La pensée de Marx nous place devant la question abyssale
: Qu’est-ce que la vie ? » (M.H.). Aporie insolvable –
dès que s’externise la vie …
Nous renvoyons sur ces questions aux articles et conférences
de M.H. repris dans Phénoménologie de la vie
PUF 2004, t .III, première partie, Le politique et tome
IV, première partie, Ethique.
Un recueil de ses articles encore non réunis sur Marx sera publié
en 2006.
L’essai, Du communisme au capitalisme, O.Jacob, 1990,
constitue d’autre part une réflexion capitale sur le politique,
dans la ligne de l’étude sur Marx.
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