Analyse des oeuvres et index

 Philosophie et phénoménologie du corps, ( P.U.F.) 1ère ed. 1965
 Phénoménologie matérielle (1990), ed. P.U.F
 L’essence de la manifestation, ed. P.U.F., 1963
 Voir l'invisible, essai sur Kandinsky
 Marx I,II, ed.Gallimard, 1991
 Les romans de Michel Henry
 Du communisme au capitalisme, O. Jacob, 1990
 Phénoménologie de la vie, ed. P.U.F., 2004
 La Barbarie, 1ère ed. Grasset, 1987
 Généalogie de la psychanalyse (1985), ed. P.U.F., 1985  

 

MARX ,
T I : UNE PHILOSOPHIE DE LA REALITE,
T II : UNE PHILOSOPHIE DE L’ECONOMIE
Gallimard 1976, collection blanche ; 1991, coll. Tel,2 vol.

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Préface
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T I : Une Philosophie de la réalité
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T II : Une Philosophie de l'économie
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Index

T. II MARX : UNE PHILOSOPHIE DE L’ECONOMIE

VI – Les dernières présuppositions
    Il s’agit du bilan des principes que Marx n’a pas thématisés mais qui se dégagent nettement au travers de sa critique de Hegel, Feuerbach, Stirner. Ce rappel est indispensable car ces principes commandent directement sa philosophie de l’économie. M.H. les traduit dans son propre lexique.
1 – L’individu
   Le caractère décisif de ce concept a été méconnu en raison de la surdétermination hégélienne des textes du jeune Marx. Or celui-ci ne reconnaît pas une réalité universelle supérieure et extérieure aux individus. Ce rejet marque le déplacement de l’essence, sise désormais dans une structure monadique - exigence ontologique impliquant la soustraction de l’homme réel à l’idée d’essence humaine, à la représentation. Marx rejette de même le système apparemment contraire de Stirner qui définit l’individu par la volonté conçue comme prenant le monde pour sa représentation et devant se l’approprier - oubliant l’impuissance de celui qui veut. Pour Marx, il n’y a pas de sujet libre comme dans la philosophie classique, ni d’idéalisation de la volonté. Les individus ne peuvent vouloir que ce que veut en eux la vie dans ses modalités concrètes. Quant à l’Etat, il n’existe pas non plus pour lui, n’étant issu que des conditions d’existence des individus réels, ce qui ne lui donne que la forme d’une volonté dominante (erreur à cet égard d’Althusser et de Rancière). Autre question : l’identification de l’individualité et de la propriété. Ontologiquement pour Marx l’individu est ce qui ne peut être séparé de soi, de ses contenus propres, de son ipséité – dont ne sauraient faire partie ni la propriété, ni l’argent.
2 – La vie immanente
   Dès 1842, Marx a interprété la subjectivité comme trouvant son essence dans l’immanence – reconnaît M.H.- La vie est monadique, l’individu lui-même constitue la totalité. Inutilité donc d’un processus dialectique pour accéder au savoir de soi. L’extériorité ne constitue plus le milieu de l’existence car celle-ci est en l’individu. Début 45, Marx s’est donc détourné de l’interprétation dialectique de l’histoire, de la révolution, du prolétariat. La possibilité de la vie comme immanence interdit la définition du prolétariat comme négativité et celle de la révolution comme idéal de destruction universelle.
3 – La détermination
    Marx doit à Feuerbach l’idée que l’essentiel est dans la vie, non dans la pensée abstraite – et la suggestion que la vie est immanence, trouvant sa loi en elle-même. Allant au-delà, Marx a renforcé principalement l’idée de détermination, c’est-à-dire l’idée que l’être existe toujours sous une forme particulière et cela dans l’expérience immédiate de la praxis dont les déterminations subjectives sont éprouvées comme appartenant à un même flux phénoménologique. C’est le besoin qui veut sa propre réalisation, le travail la jouissance de soi, car besoin, activité, jouissance sont les déterminations originelles de la praxis. Besoin qui est le lieu de toutes les déterminations de la vie et qui ne signifie pas le manque mais l’exercice d’une potentialité positive de la vie, l’autoréalisation de la subjectivité.

VII L’économie comme aliénation de la vie
1 – L’inversion de la téléologie vitale
   Le thème central de l’aliénation désigne chez Marx la substitution des relations économiques aux relations vivantes des individus. Dans l’économie marchande, l’échange des produits du travail humain transforme ceux-ci en marchandises, entraînant une double dénaturation : l’objet du travail devient valeur d’échange, au lieu d’être valeur d’usage (consommation) ; les relations humaines deviennent celle de vendeurs et d’acheteurs. Les lois de la subjectivité sont niées. Marx nomme réification la métamorphose de la relation sociale en chose étrangère, l’évaluation quantitative faisant abstraction des déterminations réelles de la vie : l’unité de l’activité et de la jouissance est rompue, la production n’est plus une fin mais un moyen.
   La substitution de la valeur d’échange à la valeur d’usage – i.e. nécessaire à l’achat des biens de consommation, autrefois assuré par le troc - caractérise le capitalisme. Séparée de la consommation où elle était liée à la subjectivité, la circulation n’a pour but que l’auto valorisation de l’argent. La vie devient une médiation pour l’économie, l’argent est devenu capital dont le mouvement est sans limite. Aussi le capitalisme est-il la révolution mondiale, la seule révolution qu’ait connue l’humanité – car une véritable révolution n’est jamais politique, dit M.H., le capitalisme se révèle détermination de la civilisation et puissance nouvelle qui est révolution permanente.
   La production de la plus-value transforme la tâche du travailleur en tâche sans borne car le travail produit directement la valeur d’échange qui devient marchandise assujettie aux lois qui règlent les prix. L’activité humaine se réduit à une réalité économique. Cette inversion de la téléologie vitale est l’acte proto fondateur de l’économie politique. La vie de l’homme devient selon Marx « une existence abstraite », l’homme est devenu une marchandise.
2 – Rupture du cycle organique
   Il s’agit d’une seconde aliénation, due à la rupture du rapport originel de la praxis et de la nature dans laquelle l’homme puise sa subsistance et dont les éléments ne sont que le prolongement de cette praxis. M.H. explicite à la lumière de son étude sur Maine de Biran la pensée de Marx qui a pressenti que l’effort est déploiement subjectif du corps. Il y a une unité originelle entre la subjectivité organique et la nature inorganique et cette unité est pouvoir premier et effectif de l’individu sur l’univers qui l’entoure. Cette appropriation de la nature comme fonds primitif de consommation et de production n’est pas le résultat du travail mais sa présupposition.
   L’entrée de la vie dans l’économie brise l’unité du cercle vital, anéantissant la condition naturelle de l’homme. Dissolution de la propriété foncière, expropriation qui fait de tout homme un travailleur « libre » corvéable à merci, tout cela est énuméré par Marx, moins nostalgique du passé que soucieux d’élucider les effets de la rupture du cycle organique, les conditions objectives du travail étant désormais étrangères à la force de travail vivant.
Le capital additionnel qui résulte du sur-travail matérialisé dans le sur-produit s’accroît d’autant plus que le travail des machines remplace le travail vivant, la part de capital fixe que représente l’achat de celles-ci s’accroissant avec    le capital , déséquilibrant la fragile praxis individuelle. Le temps de travail qui correspondait à celui de la temporalité organique dépend dès lors des lois du marché et ce tournant décisif dans l’histoire de l’humanité ébranle les structures intimes de l’être. Il n’y a plus de collaboration communautaire, le capitalisme, force objective usurpe toute unité. L’économie provoque l’aliénation complète de la vie qui a quitté son lieu naturel.
3 – Le concept d’aliénation dans l’œuvre économique
   Le concept marxien d’aliénation n’a rien à voir avec celui de Hegel. Il s’agit ici d’une aliénation réelle, celle de l’ouvrier qui aliène sa vie afin d’assurer celle-ci, car le travail est subjectif, le capital ne s’empare pas d’une chose morte mais de la force de la vie, de son pouvoir d’accroissement qui va être exploité dans le sur-travail, faisant de l’homme un esclave. Mais la praxis ne peut ontologiquement s’objectiver. Dans Le Capital l’objectivité définit une irréalité, substitue à la vie son équivalent idéal.

VIII – La genèse transcendantale de l’économie
1 – La possibilité principielle de l’échange : travail réel et travail abstrait
   Philosophie de l’économie, Le Capital s’attache aux conditions de la science économique à partir du principe : la théorie repose sur la praxis. La première de ces conditions concerne la possibilité de l’échange qui suppose l’égalité des produits. La solution de l’économie consiste à déterminer cette valeur par la quantité de travail nécessaire à la production de la marchandise - travail abstrait. Solution critiquée par Marx pour lequel « le » travail n’existe pas : il n’y a qu’une multitude de travaux concrets qualitativement différents auxquels correspond la diversité des marchandises. Un même travail n’est jamais le même selon les individus dont chacun possède force et temporalité subjectives. On se trouve donc devant l’aporie de l’égalité, qui est aussi celle du droit, vu l’inégalité des conditions subjectives. Et pourtant la subjectivité ne peut servir de mesure. « Le droit égal est un droit inégal pour un travail inégal », dit Marx au nom de son socialisme idéal : le travail étant un besoin voulu par la vie, la seule solution serait une société de surabondance permettant que devienne inutile une impossible justice…
2 – La classification radicale des concepts fondamentaux de l’économie et la délimitation de son statut
   Il y a une différence ontologique entre la valeur d’usage, fruit du travail réel, et la valeur d’échange créée par le travail abstrait, hétérogénéité qui rend possible l’économie marchande : car la praxis ne s’objective jamais, elle transforme le produit dans la tension intérieure de la subjectivité organique. C’est l’argent qui est le représentant de la marchandise, matérialisation d’un temps de travail à l’origine qualitativement déterminé. Or les marchandises ne s’échangent que parce qu’elles représentent des temps de travail égaux. Car le travail est la source unique de la valeur d’échange et par là de la richesse qui consiste en valeur d’échange. La matérialité du produit doit être représentée par l’idéalité de la valeur et cette opération lui permet de devenir chose sociale. Le capital n’est qu’une réalité purement économique, étrangère à toute réalité matérielle.
3 – Procès réel et procès économique
   Il s’agit de la différence essentielle qui sépare le premier, transformation de la nature par le travail en valeur d’usage, activité répondant au besoin de la vie et du procès économique, produit des valeurs d’échange qui masque le premier, le capital ne se composant que de valeur. Cette distinction a des conséquences dont la première est le décalage principiel entre la richesse de la production et la richesse économique, l’augmentation de la production n’entraînant pas une augmentation de valeur. De son côté, l’introduction de machines, c’est-à-dire l’accroissement de la partie fixe du capital, entraîne une baisse tendancielle du profit. Cette relation contradictoire de l’économie et de la vie est une loi fondamentale du capital. La crise économique est l’effet de cette contradiction : la marchandise est à la fois valeur d’usage et valeur d’échange. Cette dernière est médiation qui transforme la marchandise en richesse sociale abstraite et autonome. Tous les produits deviennent des représentants de l’argent .Le travail est devenu marchandise. Marx s’indigne de cette dépossession de la réalité par l’argent, c’est une atteinte à la vie individuelle et subjective. En dépit de l’insuffisance ontologique foncière de la représentation, l’argent convertit celle-ci en réalité et la réalité en représentation.

IX – La réalité de la réalité économique
1 – Le fondement méta économique de l’économie. Dialectique de la valeur d’usage et de la valeur d’échange
   La problématique de Marx est une philosophie critique de l’économie. L’erreur de la plupart de ses commentateurs est de faire de l’économie la réalité alors qu’e celle-ci n’est qu’une abstraction. . La réalité est la praxis, mouvement de la vie qui transforme la nature pour satisfaire à son besoin. Le caractère subjectif du travail résulte de ce qu’il est actualisation de la force de travail, c’est cette force que vend l’ouvrier. Le procès de production comprend donc cet élément subjectif auquel s’ajoute l’objet sur lequel le travail agit, et le moyen par lequel il agit, si bien que le résultat du procès est objectif.
   Tant qu’il est subjectif, le travail n’est pas économique. « Le travail n’a pas de valeur» (Grundrisse), il forme la valeur. La réalité en elle-même n’est pas économique mais elle fonde la réalité économique. La valeur d’usage est première, elle est le produit du travail utile, si elle se perd, elle ne peut devenir valeur d’échange. Quant à cette dernière, elle n’est que l’objectivation du travail social. Il faut conserver la valeur, créer de nouveaux besoins etc.
   C’est donc la vie qui soutient l’économie, rétro référence qui fait que le capital n’existe que par la valeur d’usage – dont l’argent n’exprime que la valeur. Le travail est le concept référentiel du capital.
2 – La valeur d’usage fondamentale : la critique de la circulation et « l’échange » du capital et du travail.
   Il s’agit de l’origine de la plus-value. C’est bien à tort que l’accroissement indéfini de la plus-value est imputé à la circulation, cette illusion qui repose sur le passage d’une forme à l’autre, argent ou marchandise. La circulation est incapable de produire une valeur nouvelle, car la possibilité de l’échange est l’égalité des marchandises échangées. La plus-value ne provient que du travail vivant, de la consommation de la force de travail, de son actualisation dans la production. – force qui échappe à toute mesure objective, principe de l’hétérogénéité de l’économie marchande et de la subjectivité.
   Ce n’est pas non plus le travail abstrait, représentant économique du travail réel, qui crée la valeur, puisque la circulation ne fait que réaliser la valeur des marchandises. Le capital doit avoir devant lui du travail. Seule la force de travail crée la valeur mais cette force subjective, étant inquantifiable, doit être représentée. Le travail vivant doit se glisser dans un cadre objectif pour être mesuré.
   Cette différence de réalité engendre une première inégalité : l’ouvrier livre le déploiement de sa potentialité subjective avec sa temporalité propre, forces non mesurables, et il perd cette force en échange d’une subsistance qu’il consomme pour un travail payé à la fin de la semaine, faisant ainsi crédit à son employeur.
   Seconde inégalité qui explique seule la plus-value : le déséquilibre travail – salaire, c’est-à-dire l’inégalité entre la valeur d’usage que produit la force de travail et la valeur d’usage nécessaire à son entretien. La force de travail apporte plus que ce qu’on lui donne – en temps comme en qualité : c’est le sur-travail, engendrant la disparité entre valeur d’usage et valeur d’échange de cette force de travail. Le fondement de la plus-value est méta-économique. Marx s’insurge contre l’exploitation de la vie.
3 - Le problème de la conservation de la valeur
   Ce problème est aussi important que celui de la circulation. Marx entend montrer que la subjectivité vivante fonde la totalité du procès de la valeur : « La force naturelle vivifiante du travail vivant ne conserve pas seulement sous telle ou telle forme la matière et l’instrument, elle conserve aussi le travail qu’elle matérialise, leur valeur d’échange ». C’est-à-dire que le travail vivant conserve la valeur d’un objet – par exemple, le coton brut, travail mort, qui va devenir fil, en le réanimant, en conservant sa valeur d’usage.
   Contrairement à Hegel, la subjectivité n’est pas pour Marx un principe d’engloutissement. C’est elle qui maintient les choses dans l’être (cf. Grundrisse, Le Capital). Le travail vivant étend son pouvoir sur tout ce qui est, la subjectivité est une puissance de résurrection. Ce procès de valorisation repose tout entier sur le procès de production – alors que le capitalisme sépare le travail vivant et les éléments matériels, faisant la preuve de l’abstraction de la réalité économique.

X La réduction radicale du capital à la subjectivité, c =o
1 – La problématique du capital variable et la dérive des déterminations idéales de la science
   Marx insiste sur l’opposition qui crée la plus-value. Pour cela, plus que la distinction capital circulant / capital fixe qui lui semble inessentielle, il distingue le capital constant (moyens de production et instruments de travail qui ne peuvent s’accroître de valeur) et le capital variable, force de travail qui reproduit son propre équivalent augmenté d’un excédent. C’est dire que la possibilité du capitalisme repose uniquement sur la subjectivité à l’œuvre dans le procès de production – subjectivité qui crée plus qu’elle ne coûte. Ce concept de capital variable met à nu le caractère irrationnel des conditions fondamentales de l’économie : la plus-value. La réalité économique est donc dépendante d’une réalité profonde qui la détermine : la valeur n’est que du travail matérialisé, la force de travail créant en permanence de la valeur.
   Pour sa démonstration, Marx met hors jeu le capital constant dont la valeur ne varie pas car si baisse le prix de la matière première (prix du coton brut) qui doit permettre de définir le taux de plus-value, le changement doit être reporté sur le procès de production du coton, c’est vrai aussi pour les instruments de travail. La plus-value ne peut provenir que de la subjectivité vivante, le taux de la plus-value est l’expression exacte du degré d’exploitation de la force de travail par le capital. L’opposition capital variable / capital constant est une opposition économique décisive parce qu’elle n’est pas économique, l’être est défini comme vie. Certes la part croissante prise par le capital constant et l’amenuisement du capital variable engendrent la baisse tendancielle du profit, la valeur décline, la part de vie décroît dans un monde mort, mais la vie est toujours là – même quand les machines font le travail. Car, dit M.H., Marx fait partie des rares penseurs de la subjectivité.
2 – La critique de l’économie politique et le concept adéquat du capital variable : le paradoxe des capitaux A et B
   Dans son trajet autonome, Marx s’est élevé contre l’économie politique de Smith et de Ricardo – critique non technique mais métaphysique qui ruine toute interprétation matérialiste de sa pensée. Il leur reproche d’avoir passé sous silence l’origine des valeurs et surtout la force de travail et ignoré les catégories fondamentales de l’être comme production, la force subjective individuelle et l’élément objectif auquel elle s’est opposée. Avec cette conséquence : l’origine de la plus-value contenue dans le produit est soustraite au regard. Cf. p. 317, citation du Capital sur le capital variable.
3 - Les thèses ultimes : la double aporie de « la valeur du travail » et de « la valeur de la force de travail »
   C’est en tant que philosophe de l’économie que Marx désigne l’aporie qui résulte de l’impossibilité de mesurer la praxis individuelle et ce à propos de la connexion de la problématique du salaire avec celle du capital variable. Celle-ci fait apparaître le caractère irrationnel de la valeur du travail dont le caractère subjectif est hétérogène à ce qui prétend le définir : « le travail est la substance et la mesure inhérente des valeurs mais il n’a en lui-même aucune valeur », explique-t-il, autrement dit la valeur ne peut être que l’objectivation que constitue le travail abstrait, une pure représentation de la production originelle de l’être comme praxis.
   Sa théorie de l’origine de la valeur prend place parmi les philosophies fondamentales de l’entendement, en tant que détermination catégoriale de la réalité. La vie pour Marx, traduit M.H. à la lumière de sa propre philosophie, est existence radicalement passive à l’égard d’elle-même, elle est épreuve de soi. Cette donation passive de l’individu à soi-même fait que son existence comme praxis ne peut recevoir de valeur adéquate.
   Pour échapper à l’aporie de l’économie classique voulant se fonder sur « la valeur du travail » – et à l’illusion que l’ouvrier partage avec le capitaliste, que la totalité du travail est payée -, Marx substitue à celle-ci « la valeur de la force de travail », concept irrationnel puisque les deux sont homogènes mais qui a l’avantage de supprimer l’escamotage du sur-travail. Proudhon, Ricardo avaient pressenti le problème, c’est-à-dire le caractère méta économique du fondement de l’économie. La question est sans issue : le travail est subjectif, on lui impose une mesure, ce qui crée le cercle, substitution de l’économie à la vie, mais n’empêche pas que praxis et vie restent toujours en deçà et que la force de travail n’existe que comme puissance de l’individu vivant. La vie est hétérogène à l’économie.

XI La répétition des thèses essentielles
1 – La critique du profit
   Ayant établi que l’accroissement du capital ne repose nullement sur une auto valorisation de l’argent, mais une source unique, la subjectivité vivante, unique naturant de l’économie, Marx analyse le caractère de pure représentation des concepts de l’économie dont l’autonomie est illusoire, donc incapable de déterminer ses propres formes. Cette répétition fait apparaître que Marx ne se soucie que de l’origine. Son recours aux calculs dans Le Capital est destiné à rendre évidente l’obnubilation du fondement, la relation organique capital variable-praxis subjective. Cette substitution d’une représentation à la réalité, de la métamorphose d’un réel subjectif en objectivation, soutient toute sa démonstration.
   Critique des coûts de production (Grundrisse) : Elle repose sur ce constat, la valeur avancée n’est pas un coût de production réel puisqu’il n’y est pas tenu compte de la totalité du travail incluse en elle. La dissociation capital variable-capital avancé et valeur produite dans le procès fait que la valeur de la marchandise apparaît indépendante de la valeur du salaire. C’est une « mystification » (Capital III) et la plus-value apparaît dès lors comme produite par l’ensemble des valeurs avancées.
Critique du concept de profit : Le profit est un concept structuraliste qui désigne en réalité le gain de l’employeur, dû au sur-travail. Marx distingue à dessein sur value et profit, qui désignent en fait la même chose, pour dénoncer l’ escamotage de la source réelle, l’illusion suprême que le profit est source de richesse – au prétexte d’une homogénéité apparente de la structure économique comme de la structure réelle. Le travail vivant n’est pas seulement origine de la plus-value, mais élément naturant qui rend opératoire tout le procès. Or l’apparence objective du procès économique a pour effet de dissimuler la plus-value, c’est-à-dire la subjectivité productrice de la praxis. Et la contingence des taux de profit renforce l’illusion – alors que la rotation du capital variable accroît la mise en œuvre du travail vivant mais que l’accroissement du capital constant pour achat de machines la diminue.
   Aporie : Pourquoi les capitaux rapportent-ils le même profit quelle que soit leur valeur organique ? Pour Marx ce principe capitaliste n’infirme pas le principe de la production de la plus-value. En réalité il y a une répartition des capitaux en profit moyen, ce qui achève l’obnubilation de l’origine - obnubilation portée à son comble par cette différenciation quantitative de la plus-value et du profit moyen. Le capitaliste lui-même a perdu la notion même de sa valeur, le profit lui paraît extérieur au système. Quant à la baisse tendancielle du profit, elle confirme l’origine subjective de la valeur qui diminue quand la part des conditions objectives grandit dans l’industrie moderne : c’est selon Marx le partage entre la vie et la mort.
2 – Les formes du capital
   Le capital est le procès de la valeur qui subit au cours de ce procès des métamorphoses. Procès unique dont chaque forme est appelée par la suivante - achat de marchandise à transformer, force de travail etc. – et dont la circulation doit être continue, le capital étant de la valeur qui doit se mettre en valeur. Toutefois l’homogénéité de ces formes est illusoire, puisqu’elle passe par une métamorphose concrète, la conversion secrète de la valeur dans la force de travail, tandis que les autres formes ne sont que des représentations abstraites. Marx est attaché à la validité universelle de son principe : la production de la valeur par le travail comme seule source d’enrichissement et escamotage de la réalité par la science économique qui fait l’erreur de croire que la production est le but du procès, alors que la phase essentielle en est l’appropriation de la plus-value, naturant monadique sans lequel le capital s’effondrerait. Les distinctions régionales que Marx analyse reposent toutes sur cette plus-value, le capital ne servant qu’une fois à produire de l’argent.
   Capital marchand : issu du procès de production et appelé à se convertir en argent. Il prend en charge la circulation et le procès ne crée aucune valeur, il ne fait que réaliser la valeur des marchandises.
   Capital commercial : ne produit lui non plus aucune valeur. D’où tire-t-il son profit ? Il réclame sa part de profit au capital industriel qui lui vend le produit à une valeur inférieure à sa valeur réelle. Par analogie, Marx concède aussi que le profit du capital commercial vient du surtravail des commis.
   Capital financier : c’est en lui que la valeur s’autonomise sous forme d’argent. Sa part se nomme intérêt, détermination économique pure, coupée de la subjectivité productrice.
   Tout repose sur le partage de la plus-value. L’opposition des capitaux est illusoire et Marx en profite pour ridiculiser la dialectique. Bref, le capital est « un fétiche automate » dans la mesure où il dissimule l’origine subjective de sa substance, illusion communicative : l’argent apparaît comme valeur qui se met en valeur. Pourtant, s’il n’y avait que l’argent, tout s’effondrerait. Le capital financier ne demeure tel que s’il retourne à la production.
   Ces analyses de Marx, ces répétitions resserrent le cercle : une dénonciation du règne de la représentation dont la référence, le naturant, ne peut être effacée.

XII La structure du livre I du Capital
   C’est la seule partie de cet ouvrage que Marx a achevée. S’y mêlent de façon étrange textes théoriques, élaborant les concepts fondamentaux de l’économie et descriptions de destins d’écrasés par le système capitaliste du XIXe siècle, tirées d’enquêtes commanditées par le Parlement anglais. On comprend pourquoi Marx disait que l’économie est « une science inhumaine ». Cet ensemble possède une unité secrète : elle est dans les tribulations des travailleurs qui oeuvrent plus de 18 heures par jour et la variation de la composition organique du capital – diminution en elle du capital variable, loi qui est elle-même l’effet de la tendance du capital à augmenter la plus-value relative par augmentation de la productivité – excédent de la population ouvrière etc. Marx est sensible à ces phénomènes de société, bien qu’il ne pense pas que la machine soit susceptible de créer une valeur, les machines ne travaillent pas, c’est de travail vivant qu’a besoin le capital qu’il présente comme un vampire suceur de sang, mais dont il estime qu’il ne peut être créé que par le travail salarié, déplorant toutefois que par le machinisme le travail cesse d’être le principe de l’instrument de travail pour en devenir l’effet.
   Toutefois ce n’est pas une éthique, c’est une métaphysique qui définit l’attitude de Marx. La place de sa pensée est exceptionnelle dans la philosophie occidentale rationaliste, avec son culte de la science, son mépris de l’individu qui n’est qu’une ombre etc. alors que, dans Le Capital, « le savoir sait n’être qu’une idéologie de la praxis[ ] la pensée de Marx se rattache à ce courant souterrain qui à travers Malebranche, Maine de Biran, Kierkegaard et même Husserl, refuse de façon décisive la subsomption de la vie sous la détermination idéale », dit M.H. qui ajoute cette phrase insolente qui a fait l’indignation de plusieurs quel que soit leur camp : Marx est un athée matérialiste, mais sa métaphysique de l’individu en fait « un des premiers penseurs chrétiens de l’Occident ».

Conclusion : Le socialisme
   Marx estime que la mutation fatidique du capitalisme auquel la théorie subjective de la valeur assigne son destin, la désagrégation du capital par l’apparition de sociétés par actions, capital social, ainsi que l’auto destruction du capital qui exproprie tout le monde, conduit irrésistiblement vers le socialisme - un socialisme qui ne fait pas chez lui l’objet d’une problématique explicite. Il se contente de penser la communauté vraie qui respecterait la vie individuelle.
   C’est alors que se pose le problème individu-société. Tout communautarisme collectiviste est à exclure, Marx est étranger à la métaphysique de l’universel. Pour éviter la médiation de l’échange et de la valeur d’échange, il estime que le travail individuel doit être d’emblée le travail social. Pourtant, puisque le travail reste subjectif, il y aura toujours médiation. Il ne sert à rien d’affirmer que la production est d’emblée sociale. « C’est ici la croix du socialisme communautaire » (M.H.), ce que Marx appelle communisme. Comment éluder le problème de la distribution ? Economie marchande et économie socialiste ne peuvent être présentées comme opposées sur ce plan : de toute façon, il faut mesurer le travail, alors que la praxis se dérobe à toute mesure. Il faut passer par « l’aliénation ». Le communisme exhibe donc dans sa pureté l’impossibilité principielle de produire une formulation économique adéquate de la vie.
   Marx le comprend et entrevoit dès lors la solution dans une société de surabondance… Garder une forme « humaine » au travail, s’occuper de l’éducation des enfants etc. Mais cela n’empêche pas la connexion de la surabondance et de la liberté de reproduire la contradiction inhérente au socialisme de la production et de la subjectivité…

   La pensée de Marx domine principiellement l’histoire. Son analyse de l’économie s’enracine dans la structure de l’être. La subjectivité est le thème unique du développement conceptuel de sa réflexion. Même dans son échec, il a cerné la vraie question. « La pensée de Marx nous place devant la question abyssale : Qu’est-ce que la vie ? » (M.H.). Aporie insolvable – dès que s’externise la vie …

Nous renvoyons sur ces questions aux articles et conférences de M.H. repris dans Phénoménologie de la vie PUF 2004, t .III, première partie, Le politique et tome IV, première partie, Ethique.
Un recueil de ses articles encore non réunis sur Marx sera publié en 2006.
L’essai, Du communisme au capitalisme, O.Jacob, 1990, constitue d’autre part une réflexion capitale sur le politique, dans la ligne de l’étude sur Marx.

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