| Les
dernières oeuvres, 1996 - 2002
La démarche de M.H. a
toujours été d’aller vers l’amont et de maintenir
sa phénoménologie à ce niveau. Avec ses trois derniers
essais, C’est Moi la Vérité, pour une philosophie
du Christianisme (1996), Incarnation (2000), Paroles
du Christ (2002), il ne sort pas du champ philosophique, ni de sa
phénoménologie matérielle pour laquelle apparaître
est compatible avec invisible, en décidant de prolonger sa réflexion
par la scrutation des écrits néo testamentaires de Jean
et de Paul - « Ce que les philosophes appellent absolu, a-t-il dit,
la religion l’appelle Dieu » - c’est-à-dire que
l’expression médiatique de « tournant théologique
» qui a défini pareille initiative n’est pas adéquate.
Il a trouvé dans ces textes, exprimée
dans une langue non technique, ce qui ne signifie pas forcément
plus aisée à décrypter, sa confirmation des résultats
de L’Essence de la manifestation qu’il souhaitait
réexposer : acosmisme et pathos de la vie – vie, terme qu’il
préfère désormais à celui d’immanence
pour désigner l’Un originaire, cette unité concrète
de l’essence qui engendre les vivants - ; la façon dont se
phénoménalise la phénoménalité, dynamique
du pathos qui se modalise en souffrir et jouir, article si mal compris
par certains – « souffrir » désigne la passivité
comme adhérence à soi, impossibilité de mise à
distance , immersion dans le pathos premier en lequel s’enracine
justement l’ipséité, d’où la métamorphose
de ce « souffrir » en « jouir », c’est-à-dire
acquiescement à l’obtention de soi permettant le déploiement
des potentialités, ce « Je peux », qui est source de
l’agir et de la liberté.
Ses derniers ouvrages exploitent cette rencontre qu’il décrit
ainsi à propos de son second volet, Incarnation :
« Ma phénoménologie de la vie s’est trouvée
en présence d’une phénoménologie de la vie,
c’est-à-dire de ma propre vérité. J’avais
travaillé sur la vie, le moi, le corps subjectif, disons , si l’on
veut, la chair. Seulement la phénoménologie que je rencontrais
n’était pas une phénoménologie de la chair
mais de l’incarnation, n’était pas une phénoménologie
du moi mais d’avant le moi. Il s’agissait de savoir comment
le moi venait en lui-même. C’est ainsi que j’ai fait
ce livre sur le Christianisme qui est en fait un livre de phénoménologie
radicale, portant sur ce qui vient avant notre vie mais qui est dans notre
vie, une sorte de lecture en arrière, partie à la recherche
d’un avant le sujet, d’un avant le moi. Incarnation
est un livre sur un « avant la chair ».
Et il revient sur ce point capital traité
dans C’est moi la vérité et qui exclut la
transgression d’une limite de la phénoménologie: «
La vie, c’est l’immanence, la présence dans, c’est-à-dire
que dans le vivant il n’y a pas des traces de la vie mais la vie
absolue. Elle vient avant lui en ce sens qu’elle le donne à
lui-même, mais lui-même est en quelque sorte dans cette auto-donation
avant d’être lui-même ».(Entretien avec V. Caruana,
in Philosophique Kimé 2000, repris in Michel Henry, Entretiens,
Sulliver 2005).
Le Débat autour de l’œuvre de Michel Henry,
tenu à l’Odéon en nov. 1999, repris in Phénoménologie
de la vie, t. IV, PUF 2004, pp. 205 – 247, relate sur ces questions
les discussions éclairantes de M.H.. avec de jeunes philosophes.
C'est Moi la Vérité,
Le Seuil, 1996
INCARNATION Le
Seuil, 2000
PAROLES DU CHRIST, Le
Seuil 2002

C'est Moi
la Vérité, Le Seuil, 1996
Outre son thème central, cet essai
précise le rapport de l’individu à l’essence
sur les points suivants :
la naissance ; l’ipséité (le soi qui vient dans la
vie est-il mon soi ou celui de la vie ?) ; l’agir ; autrui ; le
langage.
Introduction
Ce que le Christianisme considère
comme la vérité diffère du concept moderne de vérité.
Un vigoureux préalable méthodologique exclut que la connaissance
de celui-ci dépende des textes qui en parlent. Seule la référence
du texte à la réalité fait la vérité
de celui-ci. Cette vérité ne peut non plus être réduite
à la « vérité » problématique
de l’histoire, incapable de saisir la réalité des
individus et dont l’événement dont elle se veut témoin
répète l’impuissance de l’événement
à se poser dans l’être. Ces incapacités sont
formulées dans le Nouveau Testament qui affirme que seule la Vérité
qui est la sienne peut rendre témoignage d’elle-même.
I – La vérité du monde, II
– La vérité du Christianisme, III - Cette vérité
qui s’appelle la Vie
Ces chapitres sont conçus
de façon antithétique. Est disqualifiée la vérité
du monde qui prévaut depuis la Grèce – et que L’Essence
de la manifestation avait rudement critiquée : si tout ce
qui se montre dans la lumière est tenu pour vrai, c’est le
monde qui désigne la vérité et non la façon
dont celle-ci se montre, conception portée à l’absolu
par la philosophie de la conscience. La vérité du monde
n’est en réalité qu’auto production du dehors
comme condition de visibilité.
D’autre part cet au-dehors est pris dans
le flux du temps (critique qui vise Heidegger). Soumise à la loi
d’apparition des choses, la vérité du monde jette
celles-ci hors d’elles-mêmes, les vide de leur chair dans
un faire-voir qui est destruction.
Dans la vérité du Christianisme
au contraire la vérité n’a pas à se diviser
entre elle-même et ce qu’elle montre. En elle il n’y
a ni voir ni vu, elle est matière phénoménologique
pure, concerne le fait de se montrer, non le phénomène.
Dieu est cette révélation pure qui ne révèle
rien d’autre que soi et le Christianisme est donation en partage
aux hommes de l’auto-révélation de Dieu.
Cette auto-révélation se produit
dans la vie dont elle constitue l’essence, la vie n’étant
rien d’autre que ce qui s’auto-révèle. Cette
vie n’est pas dans le monde, elle se tient en soi, s’éprouve
sans distance, hors monde, hors pensée, hors rapport conscience-objet,
sans différence, condition pour qu’elle s’éprouve.
Son mode de révélation est chair d’un pathos, non
structure formelle. D’où la première équation
du Christianisme : Dieu est Vie, l’essence de la Vie est Dieu.
M.H. recense les trois façons contemporaines
qui dépouillent la vie de son auto-révélation : 1
- le scientisme actuel, qui laisse de côté la question capitale
de l’ipséité et oublie que ce qui en nous voit ou
touche, n’est ni l’œil, ni la main, mais la vie. Quant
à la biologie, elle ne s’intéresse plus à la
vie, bien que le biologiste sache ce qu’elle est, joie, angoisse
etc. 2 – la conception de Heidegger qui réduit la manifestation
du vivant à son apparition sous forme d’étant dans
l’éclaircie du monde. 3 – La déviation du freudisme
qui pense que la conscience réside dans la représentation,
avec cette conséquence, la vie n’est que force aveugle, inconsciente,
source de ravages.
Antithèse de ces dévalorisations,
le Christianisme estime que la Vie est plus que le vivant et qu’elle
le précède. Phénoménologiquement, c’est
de la Vie transcendantale qu’il faut partir. D’où l’importance
de la naissance, de la génération de l’homme comme
fils de Dieu et de celle de l’Archi-Fils qui est le premier vivant
(archi- vient du grec archè, commencement).
IV – L’auto génération
de la Vie comme génération du premier vivant
Ce chapitre important traite
de l’origine et de l’ipséité qui fait l’objet
des trois chapitres suivants. Ici il est question de l’ipséité
originelle dont L’Essence de la manifestation avait déjà
traité.
Pour le Christianisme, il n’y a qu’une
seule Vie, agissante, puissance d’engendrement immanente à
tout ce qui vit. Elle est l’essence de Dieu lui-même, un Dieu
qui n’est pas pensé par l’esprit, comme le croyait
Saint Anselme. Le vivant parvient dans la vie en s’identifiant à
son auto révélation. La vie n’est pas, le concept
d’être est à congédier. Elle advient et ne cesse
d’advenir. Elle n’est pas non plus un milieu phénoménologique
où baigne tout ce qui est vivant, ni un monde intérieur
qui serait l’antithèse du monde de l’au-dehors. «
Dans l’accomplissement éternel de ce procès, la vie
se jette en soi, s’écrase contre soi, s’éprouve
soi-même, jouit de soi, produisant sa propre essence ». Telle
est la dynamique de l’ipséité qui s’effectue
comme pathos et constitue « la chair affective » de cette
révélation. S’éprouver soi-même signifie
éprouver ce qui n’est en sa chair rien d’autre que
ce qui l’éprouve. Cette identité de l’éprouvant
et de l’éprouvé est l’essence originelle de
l’ipséité.
Le Père est le mouvement que rien ne précède,
et dont nul ne connaît le nom. Il engendre éternellement
le Fils, ce premier vivant en l’Ipséité originaire
duquel le Père s’éprouve lui-même. Comme le
Père, le Fils est Logos, Verbe. Sa naissance ne se produit pas
à l’intérieur d’une vie préexistante,
elle est élément co-constituant du surgissement de la vie.
L’engendrement du Père et du Fils ne font qu’un.
V – Phénoménologie du Christ
La naissance non mondaine du
Christ signifie que toute naissance est transcendantale, générée
dans la Vie absolue car le vouloir du monde est incapable d’engendrer
la vie, il la présuppose. Le Père est « dans les cieux
», c’est-à-dire invisible. La Vie n’apparaît
dans aucun monde, « Personne n’a jamais vu Dieu ». D’où
le rejet violent par le Christ de sa généalogie humaine
: « Avant qu’Abraham fut, Moi je suis. » Cette conception
de la naissance qui fait de l’Archi-Fils un étranger au monde
et à sa temporalité propre est cause du drame dont le Christianisme
est l’histoire, car dans la vérité du monde le Christ
n’est qu’un homme parmi les autres et ce qu’il dit passe
pour blasphème.
Le Prologue de Jean explique la Trinité
dans cette perspective d’une phénoménologie de l’invisible
: Archi-génération transcendantale de l’Archi-Fils,
le Verbe étant l’accomplissement de la révélation,
auto-engendrement de la vie qui « se fait chair » sous la
forme d’une Ipséité essentielle, celle du Premier
Vivant, aussi ancien qu’elle. La proposition, « En lui était
la Vie », désigne l’intériorité phénoménologique
réciproque du Père et du Fils, ce qui n’existe jamais
dans la génération humaine.
La signification du Christianisme est prise dans
une phénoménologie, puisqu’il s’agit de rendre
le Père manifeste, révélation qui se fait dans un
mouvement sans fin grâce au Fils incarné, le Christ ne disant
rien d’autre que ce que dit « Celui qui m’a envoyé
». Mais pas plus que le Père, le Fils ne peut se montrer
dans le monde en tant que tel. Le système autarcique constitué
par la relation de la Vie et du premier vivant signifie qu’il n’est
d’accès au Christ que dans la Vie. Le Christianisme n’enseigne
rien d’autre que cela et défait la conception de l’homme
comme être du monde, il est Fils de Dieu.
VI – L’homme en tant que «
Fils de Dieu »
Ce chapitre capital s’attaque
à la question très rarement abordée par les philosophes,
celle de l’ipséité individuelle.
Point central du Christianisme, l’homme
n’est pas un être du monde, ni au sens réaliste naïf,
ni au sens philosophique commun qui voit en l’homme un être
doué de raison – appartenance que maintient la religion quand
elle le comprend comme un être non pas engendré mais créé,
c’est-à-dire tenant ses lois de l’apparaître,
confusion que répète la christologie quand elle tente d’expliquer
l’union dans le Christ de deux natures hétérogènes,
l’une humaine, l’autre divine, alors que le Christ n’a
jamais parlé de lui-même comme d’un homme – et
que l’homme n’existait pas quand lui, le Christ, a procédé
de l’auto-engendrement de la vie.
En tant que fils de Dieu, l’homme participe
aussi de l’essence de la vie. Il doit être pensé à
partir du Christ, car la Vie a le même sens pour Dieu, le Christ
et l’homme. Or si l’homme est porteur de l’essence divine,
en quoi diffère-t-il de Dieu ou du Christ puisqu’il est ce
Soi singulier engendré dans l’auto-engendrement de la Vie
absolue - c’est-à-dire cette épreuve qui est ipséité
?
Il faut donc distinguer deux concepts de l’auto-affection
– affection signifiant manifestation, ce qui se donne
à moi dans mon expérience. Il y a auto-affection quand ce
qui affecte est le même que ce qui est auto-affecté, ie.
quand la vie constitue elle-même le contenu de son affection (cf.
§ 31 L’Essence de la manifestation). L’auto-affection
est donc acosmique, mais il faut dissocier les modalités du moi
transcendantal vivant, l’Archi-Fils et l’essence phénoménologique
de cette Vie absolue.
Il y a donc un concept « fort » d’auto-affection
( naturant) : la génération par soi de la Vie qui définit
elle-même le contenu de sa propre affection et se le donne à
elle-même. Cette auto-donation qui est auto-révélation
est un pathos affectif qui a posé son propre contenu. Cette auto-affection
forte est le propre de Dieu.
Le concept « faible » d’auto-affection
est un naturé. En tant que Moi transcendantal vivant, je puise
aussi mon essence dans l’auto-affection. Je suis moi-même
l’affecté et ce qui affecte, le sujet de l’affection
et son contenu, tout est moi, le senti, le touché, le voulu, le
désiré, le pensé. Mais cette auto-affection n’est
pas mon fait.
Quel est le rapport de ces deux sens ? Dans le
sens faible, le Soi singulier que je suis ne s’éprouve lui-même
qu’à l’intérieur du mouvement par lequel la
Vie se jette en soi et jouit de soi dans le procès éternel
de son auto-affection absolue. D’où, parce que c’est
un pathos, la passivité de ce soi singulier que je suis, passif
à l’égard de soi parce que passif à l’égard
du procès éternel de la vie qui ne cesse de l’engendrer.
C’est cette passivité qui fait de ce soi un moi – ipséité
qui n’est pas un attribut métaphysique posé sur la
pensée. Cette passivité engendre des modalités pathétiques
comme l’angoisse, angoisse qui tente de se fuir. Ecrasée
sous son propre poids, elle tente de se changer soi-même –
principe de toute action - , sa souffrance peut ainsi se métamorphoser
en joie.
Intermédiaire entre Dieu et l’homme,
mais consubstantiel au Père, le Christ appartient au procès
fort . Le rapport de l’homme transcendantal à Dieu n’est
pas direct mais médié par le Christ : grâce à
l’Ipséité de ce premier Soi, la place est ouverte
à tout vivant, son ipséité est possible. Fils de
Dieu, le vivant ne peut l’être qu’en tant que Fils dans
le Fils.
VII – L’homme en tant que «
Fils dans le Fils »
Le statut de l’ipséité
individuelle, auto-affection « faible », est métaphoriquement
exposé dans la parabole, relatée par Jean, du berger et
de ses brebis : c’est dans l’Ipséité originaire
du Fils, par une relation d’engendrement acosmique et intemporelle,
que chaque homme puise son ipséité personnelle. Le Christ
n’est pas seulement le medium entre l’homme et Dieu, il est
le medium entre chaque moi et lui-même, conférant à
ce moi une concrétude phénoménologique, une chair.
Aussi « le berger » connaît-il le nom de chacune de
ses brebis, il est la porte, ie. « l’accès à
tout moi transcendantal réside dans une Ipséité plus
ancienne que lui », Ipséité qui est l’herbe
que paissent les brebis, c’est-à-dire que chaque moi s’accroît
de lui-même.
Ce processus a une conséquence capitale
: la relation des vivants entre eux n’est plus dans l’extériorité
du monde mais dans l’archi-génération de la Vie :
il est impossible de parvenir jusqu’à l’autre, de l’atteindre,
sinon à travers le Christ, de le frapper sans frapper celui-ci.
Or le voleur qui, dans la parabole, s’approprie ce qui ne lui appartient
pas, le possède quand même : quoi qu’il fasse, tout
moi fait usage d’une ipséité dans le pouvoir de laquelle
il n’entre pour rien. Aussi les ouvriers de la onzième heure
seront-ils payés de la même façon que ceux qui ont
travaillé tout le jour.
L’extrême originalité de la
pensée chrétienne de l’Individu est d’avoir
d’entrée de jeu lié la conception de l’Individu
avec la Vie, relation qui est dans la Vie dont elle est l’engendrement
constant. Son ipséité est pour chacun la condition essentielle
de son identification à la Vie universelle donnée en sa
chair phénoménologique. Tout soi est singulier. «
L’homme naturel » n’existe pas, ce qui individualise
n’est nulle part dans l’au-dehors. Priorité de l’essence
: « C’est moi qui vous ai choisis ».
VIII – L’oubli par l’homme
de sa condition de Fils : « Moi, je » ; « Moi, ego »
(Chapitre capital pour le statut du sujet)
Pourquoi les hommes sont-ils
si malheureux en dépit de leur ascendant ? Or c’est justement
à partir de l’ipséité que s’éclaire
l’oubli. L’ignorance de l’homme s’enracine dans
le procès même en lequel la vie génère en
soi le moi de tout vivant. C’est dans la naissance du moi que se
tient la raison cachée de l’oubli. S’éprouvant
passivement sur le fond de cette Ipséité originelle de la
Vie qui le donne à lui-même, le moi se trouve être
plus que ce qui se désigne comme un moi : entrant en possession
de lui-même, il entre en possession de pouvoirs (du corps, de l’esprit),
il peut les exercer. Car le « je peux » ne fait que définir
l’essence du « je ». Toutefois ce « je »
n’y est pour rien, la source des pouvoirs est le Soi de l’Archi-Fils.
Une fois entré en possession de son être
propre, le « je » se sent libre de déployer tel de
ses pouvoirs. De passif originairement, l’ego devient actif - et
libre parce qu’il n’est rien du monde, son Ipséité
n’appartenant qu’à la Vie. Ainsi naît l’illusion
transcendantale de l’ego qui se prend pour le fondement de son être,
oublie sa condition de Fils. Celui qui soulève un poids croit que
c’est lui qui le soulève… et le don des pouvoirs est
réel.
De plus, la dissimulation de la Vie invisible
dans l’ego lui ouvre l’espace du monde, l’ego ne s’intéresse
qu’à ce qui est hors de lui – même s’il
ne se soucie en réalité que de lui-même. L’égoïsme
transcendantal lui fait oublier sa condition et l’emplit de ce Souci
que le Christianisme nomme convoitise.
Il est toutefois une cause plus essentielle de
l’oubli : incapable de prendre place devant son propre regard, la
Vie est sans mémoire, elle est l’Immémorial parce
que jamais séparée de soi par une intentionnalité.
Il faut rejeter les conceptions classiques qui fondent sur la mémoire
les possibilités du moi : la mémoire détruit l’essence
de la vie, déploie l’écart de la distance du passé.
Le Soi n’est possible que radicalement immanent, sans visage.
C’est ainsi que l’oubli par l’homme
de la condition de Fils n’est pas un argument contre celle-ci mais
sa conséquence et sa preuve. Il y a donc deux oublis : bien qu’oubliant
le Soi qui l’installe en lui-même, l’ego n’en
est pas moins immergé en lui-même à son insu. Le second
oubli porte sur ce qui est advenu avant qu’on soit, l’antécédence
de la Vie, l’Immémorial absolu.
IX – La seconde naissance
Le salut pour le Christianisme
est de surmonter cet oubli radical, ie. de naître une seconde fois,
mais ce salut ne relève ni du savoir ni d’une prise de conscience
libératrice. Les preuves de l’existence de Dieu (Saint Anselme
etc.) sont absurdes : se constituer en tribunal et alors que l’essence
de Dieu est sa présence invisible, son auto-révélation
originelle, le soumettre à une preuve sous la lumière du
monde. D’accès au vivant, il n’est que dans la vie.
D’où l’aporie : comment l’homme
peut-il atteindre l’Avant absolu de l’auto-engendrement de
la vie en laquelle il est engendré ?
A la différence de la philosophie classique
où le temps est identifié au surgissement phénoménologique
du monde, la temporalité du Christianisme permet de saisir la relation
de notre naissance à l’Avant qui la précède
: le rapport à l’Avant n’est pas distance mais pathos.
Ce rapport est chair de la vie qui est mouvement, venue en soi qui ne
se sépare jamais de soi.
La relation du vivant à la Vie ne peut
donc se rompre, comme le montre la parabole du Fils prodigue. Certes celui-ci
avait oublié. Mais l’immanence de la Vie absolue dans la
vie singulière de l’ego fait qu’une seconde naissance
peut s’accomplir en faveur d’une autotransformation de la
vie selon ses lois propres : elle consiste dans un faire, l’éthique
chrétienne refusant l’ordre de la parole et de la connaissance.
Ce faire est retour à l’auto-engendrement de la vie, conformément
à la volonté du Père. Dieu est vie, le Soi vivant
laisse la vie s’accomplir en lui comme la vie de Dieu lui-même.
Seuls les actes comptent, comme celui du Bon Samaritain ou des œuvres
de miséricorde.
Le salut est une seconde naissance, entrée dans une vie nouvelle,
le « Je peux » étant donné par la Vie. Cet agir
de miséricorde repose sur l’oubli de soi, parce que l’ego
y est reconduit au pouvoir de la Vie absolue qui le donne à lui-même.
Dans ce nouvel agir, le soi retrouve la puissance dont il est né
– l’agir mondain de l’ego est remplacé par l’agir
originel de la Vie.
X – L’éthique chrétienne
XI – Les paradoxes du Christianisme
Ce chapitre X définit
le principe de cette éthique, à la lumière duquel
sont ensuite expliquées les affirmations paradoxales du Christianisme
qui déterminent la possibilité d’une seconde naissance.
Celle-ci implique un faire qui n’a rien à voir avec la réalisation
objective d’un projet subjectif mais où réalité
et action se situent dans l’auto transformation pathétique
de la vie, un agir transcendantal qui n’obéit qu’à
la donation à soi de la Vie absolue. La Loi nouvelle n’est
plus une norme idéale, extérieure, son Commandement est
la Vie, condition d’accomplissement pour l’homme de son essence
– ce que Jean appelle amour de Dieu. Loin de résulter du
Commandement, l’amour en est la présupposition – à
l’inverse de la morale du devoir kantien.
C’est à partir des écrits
de Jean et des Béatitudes que doivent se lire les intuitions fondatrices
qui en rendent intelligibles les paradoxes car elle réfèrent
à la structure interne de la vie( chap. XI) :
1 – La duplicité de l’apparaître : tout se montre
à nous de deux façons, de même que notre corps. Il
y a d’un côté la vérité pathétique
et inextatique de la Vie, de l’autre l’horizon de visibilité
du monde, sa vérité extatique. Cette coexistence peut donner
lieu à un comportement comme la feinte de l’hypocrisie qui
joue sur cette duplicité que démasque le Christianisme en
renversant une connaissance rationnelle fondée sur la perception
: « ceux qui n’ont pas la connaissance n’entreront pas
au royaume de Dieu ».
2 – L’intuition de la structure antinomique de la vie, qu’expriment
les paradoxes des Béatitudes. « Heureux ceux qui souffrent
» exprime la co-appartenance originelle du souffrir et du jouir,
la réversibilité du premier dans le second, un se subir
soi-même qui est en même temps entrée en possession
de soi. C’est cette structure réversible du pathos qui fonde
le sens des Béatitudes, car la plénitude de la vie - «
malheur aux riches » - peut céder la place au Désir
qu’aucun objet ne viendra combler.
3 – Différence qui sépare la Vie du vivant : la malédiction,
« malheur à vous qui êtes repus » s’adresse
à ceux qui, oubliant leur condition, éprouvent la vie comme
leur bien propre. Car il y a la Faim, la grande Déchirure, «
ce manque terrifiant en chaque ego de ce qui le donne à lui-même
», que seule peut apaiser la Vie absolue dans la seconde naissance.
4 – Situation aporétique : la différence entre l’auto-affection
de la Vie absolue qui s’apporte elle-même en soi et celle
de l’ego, donné à lui-même sans y être
pour rien et qui est « submergé par l’hyperpuissance
de la vie », parce qu’en fait il n’y a qu’une
auto-affection, celle de la Vie absolue. D’où la situation
paradoxale de l’ego qui n’existe point par soi : « Celui
qui aura trouvé la vie pour lui la perdra et celui qui aura perdu
la vie à cause de moi la trouvera »
XII – La Parole de Dieu. Les Ecritures
Ce chapitre revient sur ce qui
a été écarté au début – fiabilité
des textes du Nouveau testament, histoire etc. – et traite de ce
dernier paradoxe : les Ecritures revendiquant la transmission de la Parole
de Dieu, comment surmonter la carence ontologique du langage ? En réalité,
il faut distinguer la parole humaine de cette autre Parole qui ne comprend
ni signifiant ni signifié, ne vient pas d’un locuteur, est
antérieure à tout interlocuteur et qui nous permet de comprendre
les Ecritures. Car la parole humaine doit prendre appui sur le langage
qui ne peut dire la chose que s’il la donne à voir, relève
de la vérité du monde et crée un écart avec
ce qu’il désigne. Cette parole est incapable de nous mettre
en rapport avec la Vie qui ne se montre dans aucun dehors, exclut l’irréalité
et ne connaît que la plénitude du vivre.
Comment la Parole divine révèle-t-elle
et que dit-elle ? Elle est Logos de Vie, se révèle elle-même
dans sa phénoménalité pathétique et ne révèle
rien d’autre. Elle ne soutient aucune référence aux
choses de ce monde, elle n’est pas action mais génération
qui est auto-génération. Elle parle au commencement dans
ce Logos qui est auto-révélation comme Parole. Elle est
amour et dit à chaque vivant sa propre vie, « j’entends
à jamais le bruit de ma naissance ». Car ce n’est pas
la Parole des Ecritures qui nous donne à entendre la Parole de
la Vie, c’est elle en nous engendrant qui réalise sa propre
vérité.
Pourquoi le Christ a-t-il dit cela dans une parole
d’homme ? A cause de l’oubli par ce dernier de la condition
de Fils, car l’essence phénoménologique de la vie
« est le plus grand Oubli, l’Immémorial auquel aucune
pensée ne conduit [ ]Seul le Dieu peut nous faire croire en lui,
mais il habite notre propre chair.. »
XIII – Le Christianisme et le monde
L’objection majeure faite
au Christianisme de détourner l’homme de ce monde est ici
balayée. Ce reproche a été notamment formulé
par le jeune Hegel avec sa critique de « la belle âme »
qui brise la réalité en un invisible qui est pur vide, opposé
à la réalité visible. C’est oublier que le
Christianisme n’a rien de vaporeux, la seule réalité
pour lui est la vie. Et c’est parce que la vie est invisible que
la réalité l’est également : faim, souffrance,
plaisir, angoisse, ennui, ivresse s’éprouvent hors monde.
L’éthique chrétienne se fonde sur l’agir qui
constitue l’action effective, non un processus objectif mais un
« je peux » individuel, édifiant dans l’invisible.
Loin de méconnaître la vérité du monde, le
Christianisme la circonscrit. Il constitue la voie d’accès
qui conduit à ce qui est réel dans le monde et qui ne doit
rien à l’apparaître de celui-ci. M.H. cite à
l’appui l’analyse de Marx sur le travail vivant, invisible,
subjectif, individuel, qui fait la preuve de l’invisibilité
de la vie.
Quant à la question d’autrui,
elle doit être également soustraite à cette erreur
: concevoir le rapport à autrui comme rapport à un être
situé dans le monde, individu empirique porteur de caractères
mondains. Autrui est un autre moi, il est Fils de Dieu et sa généalogie
humaine n’a pas lieu d’être. L’autodonation de
la Vie est identique en chacun. La relation à un moi quelconque
présuppose notre relation avec le pouvoir qui l’a joint à
lui-même. Avec cette conséquence pour l’éthique
: aimer Dieu, aimer le prochain comme soi-même.
Car c’est une erreur de la philosophie moderne de penser la relation
à autrui à partir de l’ego que je suis : il faut partir
de la possibilité des « ego » en général,
celle d’un Soi transcendantal tenant son ipséité de
l’Ipséité de la Vie absolue, la relation entre les
« ego » doit le céder à la relation entre les
Fils, la Vie est être-en-commun.
Conclusion : Le Christianisme et le monde moderne
La pensée moderne repose
sur le renforcement de l’approche traditionnelle selon laquelle
l’homme est lié à la connaissance que nous pouvons
en avoir, connaissance conçue comme scientifique et non comme accès
de l’homme à sa propre essence. Dans le champ ouvert par
la science moderne, l’homme en tant que tel n’existe pas,
négation qui équivaut à celle de Dieu - réductionnisme
non voulu par la science mais inévitable et effectif.
La défense de l’homme véritable,
transcendantal, est la tâche de la philosophie mais la pensée
moderne l’a trop oublié. Que reste-t-il de l’homme
hors de la Vérité de la Vie, dans la vérité
du monde, ce monde qui aujourd’hui est d’une certaine façon
l’Anti-Christ et dont l’agir est réduit à la
technique, faisant de l’homme un automate ?
Toutefois « les hommes voudront mourir –
mais non la Vie. »

INCARNATION Le
Seuil, 2000
Introduction : La question de l’Incarnation
Première partie : Le renversement de la
phénoménologie
§ 1- Objet de la phénoménologie :
la question de « l’apparaître »
§ 2 – L’indétermination initiale des présuppositions
phénoménologiques de la phénoménologie. Les
« principes de la phénoménologie »
§3 – Le préjugé caché des présuppositions
de la phénoménologie. La réduction ruineuse de tout
« apparaître » à l’apparaître du
monde
§4 – La crise de la phénoménalité chez
Heidegger. L’indigence ontologique de l’apparaître du
monde
§5 - Le critère du langage. Avancée décisive
et limites de l’interprétation phénoménologique
du langage
§6 – Le paradoxe du « monde » comme pouvoir de
déréalisation
§7 – La question devenue cruciale de l’Impression comprise
comme fondatrice de la réalité. Le problème de son
statut phénoménologique. Intentionnalité et Impression
§8 – La venue hors de soi de l’Impression dans le flux
temporel et sa destruction
§9 – L’origine de l’ « impression originaire
». Inévitable renvoi d’une phénoménologie
de l’impression à la phénoménologie de la vie
§ 10 – La passivité originaire de l’Impression
et sa « passion » dans l’Affectivité transcendantale
de la vie. Le Présent Vivant
§ 11 – La question de l’apparaître originel et
le cogito de Descartes. Trois interrogations fondamentales impliquées
par lui
§ 12 – Mésinterprétation du cogito cartésien
par Husserl. Ses conséquences : le dénigrement de la vie
singulière et son remplacement par « l’essence »
de la vie dans le virage thématique de la méthode phénoménologique
§ 13 – Analyse du virage thématique. L’aporie
de la méthode phénoménologique
§ 14 – Ultime tentative pour surmonter l’aporie. La question
de la « donnée-en-image » de la vie invisible
§ 15 – L’auto-révélation originaire de
la vie comme fondement de la méthode phénoménologique.
Réponse au problème philosophique générall
concernant la possibilité de penser la vie
Deuxième partie : Phénoménologie
de la chair
§ 16 – Apparaître et contenu du monde
: la question du « monde sensible »
§ 17 – La critique radicale du monde sensible. Portée
et limites de la réduction galiléenne
§ 18 – La contre-réduction cartésienne
§ 19 – La critique husserlienne de la réduction galiléenne
dns la Krisis
§ 20 – Retour à l’analyse du corps sensible mondain.
Le renvoi du corps senti au corps transcendantal qui le sent. L’ambivalence
du concept de « sensible »
§ 21 – La tentative de surmonter l’opposition du corps
sentant et du corps senti : la problématique du dernier Merleau-Ponty
et l’absolutisation du sensible
§ 22 – Dédoublement du corps transcendantal. La corporéité
originaire immanente trouvant son essence dans la vie
§23 – La génération de la chair dns la Vie absolue.
Caractères phénoménologiques originaires de la chair
découlant de cette génération
§ 24 – De la conception hellénique du corps à
la phénoménologie de la chait. Les problématiques
fondamentales d’Irénée et de Tertullien
§ 25 – L’interprétation radicale de la chair comme
matière phénoménologique de la vie et de son auto-révélation.
Le cogito chrétien d’Irénée
§ 26 – Analytique du Je Peux. Le pouvoir-se-mouvoir comme condition
du pouvoir-toucher et de tout pouvoir attribué au corps. Condillac
et Maine de Biran
§ 27 – La chair, mémoire immémoriale du monde
§ 28 - La chair, lieu de donation d’un corps inconnu-donné
avant la sensation et avant le monde. Structuration et propriétés
du « corps organique »
§ 29 – La possibilité originaire de l’action commme
pulsion charnelle du corps organique. La réalité pratique
invisible du contenu du monde. Constitution et statut du corps propre
objectif
§ 30 – La théorie de la constitution du corps propre
au ch. III de Ideen II. La triple occultation de la possibilité
transcendantale du je Peux, de l’existence du corps organique, de
la localisation sur lui de nos impressions
§ 31 – Retour au chiasme. Ce que veut dire « être
touché ». Phénoménologie de la peau comme achèvement
de la théorie de la constitution du corps propre.
§ 32 – Retour à la thèse de Condillac. L’auto-érotisme
de la statue : la chair comme lieu de perdition. Passage nécessaire
d’une phénoménologie de la chait à une phénoménologie
de l’Incarnation
Troisième partie : Phénoménologie
de l’Incarnation : le salut au sens chrétien
§ 33 – Récapitulation des résultats
obtenus au terme du renversement de la phénoménologie et
de l’analyse phénoménologique de la chair
§ 34 – La question du Je peux dans une phénoménologie
de l’Incarnation
§ 35 – Illusion et réalité du Je Peux
§ 36 – L’oubli de la vie et son rappel dans le pathos
de la praxis quotidienne
§ 37 – L’oubli de la vie et son rappel pathétique
dans l’angoisse
§ 38 – La duplicité de l’apparaître et le
redoublement de l’angoisse
§ 39 – Le désir et « le saut dans le péché
»
§40 – Les deux chairs transcendantales de la relation érotique.
L’ego de la description
§ 41 – La relation érotique dans l’immanence de
la vie : l’échec du désir
§ 42 – La relation érotique dans l’apparaître
du monde. La répétition de l’échec
§ 43 – La réduction de la réduction érotique
à la sexualité objective au temps du nihilisme
§ 44 – La vie est sans pourquoi. La vie est bonne
§ 45 – Les degrés de la passivité
§ 46 – La voie du salut selon Irénée et selon
Augustin
§ 47 – L’expérience d’autrui dans une phénoménologie
de la vie
§ 48 – La relation à autrui selon le christianisme :
le corps mystique du Christ
Conclusion : Par delà phénoménologie
et théologie : l’Archi-intelligibilité johannique

PAROLES DU CHRIST,
Le Seuil 2002 (présentation provisoire)
« La question que nous nous posons est une question
de principe. Est-il possible à l'homme d'entendre dans le langage
qui est le sien une parole qui parlerait dans un autre langage, qui serait
celle de Dieu, très exactement de son Verbe ? Nous prendrons pour
guide de notre réflexion les paroles mêmes du Christ. Car
ce sont elles sans aucun doute qui contiennent la réponse. De même
en effet que toute assertion scientifique et au fond toute affirmation
humaine portent en elles une prétention à la vérité,
de même la parole du Christ se distingue par une prétention
démesurée aux yeux et aux oreilles de beaucoup d'hommes
de ce temps. Sa prétention n'est pas seulement de transmettre une
révélation divine mais d'être en elle-même,
purement et simplement, cette Révélation, la Parole du Dieu
lui-même. En suivant pas à pas l'enchaînement de ces
paroles nous nous efforcerons de voir si elles sont capables de légitimer
une telle prétention : proférer la Parole de ce Dieu que
le Christ dit être lui-même »
C'est le texte, rédigé par Michel Henry, pour la quatrième
page de couverture de son dernier livre.
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