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La Barbarie, Grasset 1987
; dernière rééd. P.U.F. Quadrige grands textes, 2004
Notre
monde ne va pas bien et cet essai brillant et passionné,destiné
à un large public, a, hélas, encore gagné en actualité.
Dès sa publication, alors que de leur côté des biologistes
s’interrogeaient sur l’orientation éthique de la science,
il a connu un grand succès. Son propos est de prendre en vue la
catastrophe majeure de notre temps, la barbarie, et de mettre en lumière
sa cause : on ne saurait y voir un fléchissement accidentel de
civilisation comme il y en a tant eu. Il s’agit, montre M.H., d’une
dénaturation de la vie tout entière dont l’essence
est de faire effort pour se transformer et s’accomplir. Inversion
de ce processus, la barbarie résulte de la progression aveugle
de la technique, généralement considérée comme
positive.
C’est sur les principes de sa phénoménologie
que M.H. fonde l’analyse d’une catastrophe qui touche en réalité
à l’historial. La crise actuelle lui fait définir
la relation de la culture à la vie, la nature de la science, celle
de la technique, ainsi que celle de la communauté, de la société,
du travail, le tout en faisant retour au concept central de sa phénoménologie
fondée sur le pouvoir de l’individu. Ce texte est un manifeste
en faveur de la vie et non le pamphlet que certains ont cru lire.
Ce qui ne s’était jamais vu :
Le développement sans précédent
des savoirs scientifiques va de pair avec l’effondrement des autres
activités et entraîne la ruine de l’homme.
I - Culture et barbarie :
Produit de l’auto transformation de la vie,
la culture est savoir originel, subjectif, de cette vie et diffère
du savoir scientifique, objectif, tel que l’a formulé au
XVIe siècle Galilée, fondateur de la science moderne : ce
second savoir repose sur la mise hors jeu des qualités sensibles
du monde et n’en retient que les formes abstraites ; d’autre
part, ne s’occupant que de l’extériorité du
monde, il ignore les limites de son champ de recherche. C’est pourtant
la vie subjective qui donne originairement forme au monde et qui est la
condition interne du savoir scientifique. Mais ce savoir premier s’identifie
à ce qu’il fait, opère du dedans et se confond avec
son pouvoir, alors que la science a pour fondement l’objectivité
et l’universalité. Se mouvant dans la théorie, elle
ne peut concevoir la réalité pratique de la culture : la
subjectivité étant tout entière besoin, sa praxis
satisfait aussi bien besoins élémentaires – biens
utiles à la vie, nourriture, habitat, célébration
de son destin, érotisme, organisation sociale, travail –
que besoins supérieurs, art, éthique, religion. La barbarie
réside dans cette méconnaissance.
II - La science jugée au critère
de l’art
Ce n’est pas le savoir scientifique qui est en cause, mais l’idéologie
actuelle qui le tient pour l’unique savoir. Les ingérences
de la méthode scientifique dans le domaine de l’art rendent
sensible leur hétérogénéité : ainsi
à Eleuthère, ancienne forteresse grecque dont les remparts
cyclopéens magnifiquement conservés sont défigurés
par la ligne électrique à haute tension qui les enjambe,
détruisant cette unité du monde qui repose sur la sensibilité
individuelle ; ravages de prétendues restaurations scientifiques
comme à Daphni, basilique du XIe siècle aux mosaïques
dévastées par une initiative de la science dans un domaine
qui n’est pas le sien. Ce qui est détruit est l’unité
organique du substrat, analogon de l’objet esthétique qui
est par essence imaginaire. Car l’art est à chaque fois expression
d’un individu, caractère qu’ignore la science. (Se
reporter à Voir l’Invisible, essai sur Kandinsky).
III - La science seule : la technique.
Les opérations que la science inspire à
la technique reposent exclusivement sur l’auto développement
d’un savoir théorique livré à lui-même
qui ne sait rien des intérêts supérieurs de l’homme.
Pourtant l’essence de la technè est originairement
savoir-faire individuel. La mise en œuvre de nos pouvoirs subjectifs
est la forme première de la culture. Mais quand ce déploiement
de la praxis dépend d’une abstraction, il y a bouleversement
ontologique, l’action cesse d’obéir aux prescriptions
de la vie. Coupée de sa racine humaine, elle n’existe plus
que sur un mode purement matériel.
A cela s’ajoute une inversion de la téléologie
vitale : la production vise l’argent, qui est abstraction. Le rôle
des travailleurs dans le monde moderne s’est amoindri, remplacé
par des robots et l’atrophie des potentialités de l’individu
vivant a entraîné un malaise – et une inculturation,
la part du savoir de chacun devenant minimale, tandis que l’univers
technique prolifère à la manière d’un cancer.
IV – La maladie de la vie
La barbarie réside dans l’occultation
par l’homme de son être propre C’est pourtant la subjectivité
qui crée les idéalités de la science. Comme celui
de la culture l’acte inaugural de celle-ci est une modalité
de la vie. Aujourd’hui toutefois la science et la culture sont en
rapport d’exclusion réciproque parce que la praxis
de la science conçoit la vérité comme étrangère
à la sphère ontologique de la vérité vivante.
Cette auto négation de la vie est l’événement
crucial qui détermine la culture moderne en tant que culture scientifique,
phénomène qui va de pair avec l’élimination
des autres domaines spirituels.
Or tout homme se meut à l’intérieur du monde de la
vie, il est épreuve de soi, subjectivité, singularité,
auto accroissement, travail personnel sur soi, aspect jamais pris en considération
par la science. Voilà pourquoi la rupture de ce qui lie la vie
avec elle-même est catastrophique et source d’angoisse.
V – Les idéologies de la barbarie
Il s’agit essentiellement des sciences humaines
dont l’éclosion caractérise la culture moderne. Théoriquement
c’est l’homme qu’elles prennent en vue : langage, historicité,
socialité etc. Toutefois elles font abstraction de l’Individu
transcendantal que nous sommes, mettant hors jeu sa subjectivité,
au mépris de leur finalité réelle. Leur traitement
de type mathématique appauvrit le fait humain. Devant le suicide,
la sexualité, l’angoisse, que valent des statistiques ? Plus
on accumule de connaissances positives, plus on ignore ce qu’est
l’homme. Et pourtant la vie, écartée à notre
époque, n’en subsiste pas moins sous une forme élémentaire,
vulgaire, voire dans son auto négation.
VI – Pratiques de la barbarie
L’éthique est le savoir de la vie
qui s’éprouve comme valeur absolue et détermine les
valeurs de son action. L’être de la subjectivité est
expérience continuée de soi, effort sans effort, étreinte
où son pathos se modalise selon les tonalités phénoménologiques
fondamentales du souffrir et du jouir. Souffrir, qui est poids de son
existence propre incapable de se défaire de soi. Jouir, quand la
souffrance de la conservation se change en ivresse de l’abondance.
Tel est le point source de toute culture comme de sa réversion
possible en barbarie.
Celle-ci procède comme la culture de l’Energie
originelle, mais elle est l’inversion de cette énergie dont
l’élimination n’est pas possible. L’énergie
ne subsiste que dans le refoulement, créatrice d’angoisse.
Elle cherche à se libérer par un soulagement immédiat,
se replie sous des formes frustes du sentir, du penser, de l’agir,
augmentant le mécontentement, engendrant la violence.
Les figures de la barbarie sont là, comportements
grossiers, fuite frénétique dans l’extériorité
engendrant l’échec à se débarrasser de soi,
idéologie scientiste, positiviste qui se substitue à la
science, démission de la vie transcendantale, engluement dans la
télévision qui est la vérité de la technique,
avec sa recherche de la brutalité du fait, l’incohérence
de ses images qui se substituent à la vie personnelle, sa censure
idéologique qui rassemble les stéréotypes d’une
époque etc.
VII – La destruction de l’Université
Primitivement destinée à transmettre
une culture qui signifiait entrée en possession de soi, l’Université
ignore désormais l’humanitas de l’homme. Pour des raisons
économiques, la finalité des formations obéit au
développement de la technique dont l’idéologie ruine
également la transmission du savoir soumise au leurre de la pédagogie,
ce qui dispense tout le monde d’une culture véritable –
alors que la nature du vrai savoir, intemporelle, toujours contemporaine,
ne peut être transmise que si celui-ci est revécu par celui
qui l’enseigne.
Underground
Le rejet de la culture dans une clandestinité
qui en change la nature et la destination caractérise la modernité.
Le propre de cette barbarie moderne est de s’accomplir à
l’intérieur d’une forme de culture, le savoir scientifique.
La négation de la vie qui a pris l’allure d’un développement
positif aboutit en réalité au ravage de la Terre par la
nature a-subjective de la technique. Elle est également ruine de
la communauté. L’abaissement actuel est renforcé par
les médias de l’ère technicienne qui infusent l’hébétude
à notre société matérialiste. Ces médias
sont totalement étrangers à ceux de la culture qui aidaient
l’homme à se surpasser. C’est le règne de l’insignifiance,
de l’actualité, de la fuite dans la paresse intellectuelle.
La culture a été boutée hors de la Cité. «
Le monde peut-il encore être sauvé par quelques uns ? »
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