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Du communisme au capitalisme,
O. Jacob, 1990
L’effondrement
des régimes dits socialistes ne fournit ici que le point de départ
de l’analyse, aujourd’hui prophétique, des raisons
métahistoriques de la crise qui est vouée à frapper
durablement l’économie mondiale. Fort de sa grande étude
sur Marx, M.H. dénonce la faillite de tout régime qui contrevient
aux lois de la vie, c’est-à-dire de l’individu. Au-delà
de la géoéconomie, il s’interroge sur le destin de
l’homme dont est niée la réalisation et finalement
la valeur. Le but de cet essai ne réside nullement dans une dénonciation
historique ponctuelle, il désigne sur un tout autre plan une aporie
à valeur générale, celle qui est au principe de la
société, de l’économie, du politique –
ces idéalités inévitables, ces grandes abstractions
qui cachent et souvent écrasent la réalité de l’individu.
L’introduction
expose le thème de l’essai : l’origine identique, en
dépit des différences politiques, de l’échec
des régimes de l’Est dû à une organisation rationnelle
de l’activité humaine qui a abaissé l’individu
et de celui, imminent, du libéralisme fondé à des
fins de profit sur la force de travail, car il a lui aussi remplacé
progressivement l’individu par un système d’abstractions
: valeur, capital, intérêt etc. Des deux côtés,
ce sont des lois mortifères qui régissent le monde.
Les chapitres I à
IV se consacrent dans cette perspective à l’analyse du communisme.
Marx avait désigné le travail vivant, sa force individuelle,
comme origine de l’activité humaine – réflexion
thématisée par M.H. in Marx II. L’individu
crée l’économie parce que, submergé par son
besoin, il oeuvre spontanément à satisfaire son malaise,
faim, froid, douleur, et participe ainsi à l’engendrement
continu de la vie. Or il est contre nature de prétendre régir
intellectuellement cette relation du besoin au travail. Certes l’individu
n’est jamais seul, toute société est société
de production et de consommation. Mais, à l’inverse des idées
de Marx, les régimes communistes se sont construits sur une idéologie
à base d’abstractions, Société, Histoire, Classe,
substituant à la société réelle, faite d’individus
réels, une société abstraite, au mépris de
la réalité spécifique des individus considérés
comme de simples produits de la société. Avec ce résultat,
les lois, la planification ne produisent rien et le besoin se satisfait
grâce au pillage, au trafic, à la violence d’une partie
des individus qui lèsent ceux qui travaillent encore. La vie ne
se maintient que sous une forme sauvage, aveugle.
Il s’est institué un régime policier
fondé sur le ressentiment, la dénonciation, en vertu de
l’idée que tout individu se définit par sa classe
d’origine. L’histoire est devenue celle de la lutte des classes,
notion dont se moquait Marx. Au nom de ce racisme social ont été
liquidées des couches entières de la population. Ne demeurent
que les droits théoriques d’une classe misérable et
impuissante, livrée à la niaiserie intellectuelle et morale.
Or le fascisme n’est rien d’autre qu’une
doctrine qui procède à l’abaissement de l’individu
de façon que sa suppression apparaisse légitime, c’est-à-dire
que tout fascisme contracte un lien essentiel avec la mort. En frappant
sa victime, le bourreau fasciste veut anéantir sa singularité
et cela pour amener la vie à se nier elle-même. En éliminant
des classes, le régime communiste a donc nié « la
densité ontologique de l’individu » (M.H.), contrevenant
au principe d’égalité de la condition métaphysique
de l’individu engendré dans la vie comme un Soi absolu. Abaissement
qui entraîne la ruine de la société.
Que se passe-t-il d’autre
part dans les régimes capitalistes qui semblent positifs, permettant
le libre accroissement de l’action, le dépassement de soi
? Car ce que nous appelons le monde n’est que l’effet de la
praxis qui le transforme et l’univers économique est coextensif
à l’histoire de cette transformation : le capitalisme fait
fond sur la force de travail des individus capables de produire plus qu’ils
ne consomment.
Il y a toutefois à la base du système
une double dénaturation. La première vient d’une impossibilité
principielle, la rémunération adéquate du produit
du travail, car l’investissement subjectif dans une besogne donnée,
sa pénibilité, varie selon les individus, c’est-à-dire
que cette force de travail échappe à toute évaluation.
Aporie analysée par M.H. dans Marx II. D’autre part,
le troc d’antan a été remplacé par un équivalent
objectif abstrait, l’argent, valeur d’échange à
l’état pur, idéalité économique qui
permet la dissimulation d’une inégalité : dans l’échange
du capital investi dans le production pour rémunérer le
travail, le capitalisme tire sa richesse de l’exploitation, non
payée et inavouée d’un sur-travail, source réelle
de la plus-value, tout le processus économique reposant sur le
travail. La vie des individus ne sert qu’à produire de l’argent,
elle est éliminée au profit du développement illimité
de la productivité. Or produire de l’argent, est démettre
le procès réel de sa finalité vitale.
De plus la subversion actuelle vient de la mutation
structurale de la production sous l’effet de la technique. Le procès
économique est enrayé, il y a pléthore de biens,
sans argent pour les acheter. D’où chômage, paupérisation,
énergie inemployée génératrice d’angoisse.
Le capitalisme qui a perdu sa référence majeure à
la vie entre dès lors dans une crise permanente.
L’élimination de fait de l’individu
vivant dans le système techno capitaliste rejoint ainsi la négation
théorique de cet individu dans les régimes marxistes où
elle détermine une conception du politique qui se retrouve dans
les démocraties occidentales. Comme l’économique,
le politique ne constitue qu’un double irréel de l’organisation
spontanée qui lie entre eux les individus. Son acte fondateur repose
sur l’objectivation d’intérêts estimés
collectifs. Or l’affaire de tous est une idéalité.
Ce caractère référentiel prive le politique d’une
autonomie de principe. Le marxisme a occulté à double titre
le sens fondateur de la vie : parce qu’il résorbe l’individu
dans sa classe sociale et qu’il ne comprend la réalité
que comme économique. Il y parvient d’autant mieux que pour
lui l’individu n’est rien. Le seul moyen pour celui-ci de
surmonter son insignifiance est d’acquérir un pouvoir dans
le politique.
Dès que le politique passe pour l’essentiel,
le totalitarisme, conséquence de l’hypostase de celui-ci,
menace tout régime concevable. Le politique contient en effet ce
qui s’actualise dans la révolution, moment où dans
l’histoire s’ouvre une ère proprement politique, le
concept chéri de « peuple » ayant la même vacuité
ontologique que celui de « classe ». Comme il est impossible
à tous les individus de gouverner, la démocratie leur a
substitué des délégués et devient l’affaire
de quelques uns, hypocrisie qui est le fait de tout régime. Seconde
perversion, l’affaire générale – urbanisme,
irrigation, enseignement, transports, justice etc. – relève
non de spécialistes mais de l’incompétence du politique,
incompétence qui culmine dans l’administration qu’il
met en place. Le préjudice que le politique inflige à la
vie est le même en tout régime, c’est la dénaturation
de tout ce qui est vivant. La catastrophe est donc celle d’une double
aporie.
La vie est ainsi refoulée
de toute part. D’un côté le communisme est un rationalisme
radical, le Plan est aux commandes. De l’autre un procès
de production purement technique va faire qu’il n’y aura plus
ni travailleurs ni salaires. Le rendez-vous fabuleux du communisme avec
la démocratie ne serait-il pas celui de Samarcande, dans le conte
célèbre, celui d’un vivant qui fuit aux antipodes
la Mort, qui l’attend justement là ? Et pourtant, dit M.H.,
la Vie est la vraie Raison, qui sait ce qu’il faut faire et qui
est le vrai fondement de l’éthique.

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